Source: Ali Ben Dris
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Au-delà du seul enjeu sportif, et à la lumière des nombreuses décisions arbitrales contestables, aggravées par l’absence difficilement compréhensible d’intervention de la VAR dans plusieurs situations litigieuses, la Coupe d’Afrique des nations 2025, organisée au Maroc, s’impose d’ores et déjà comme un échec révélateur de la stratégie de soft power déployée par la monarchie et son appareil politico-économique, communément désigné sous le nom de Makhzen.
Pensée comme une vitrine destinée à projeter l’image d’un État moderne, performant et influent bien au-delà du continent africain, cette compétition met au contraire à nu les contradictions structurelles d’un régime dont la légitimité repose sur l’accumulation de rentes, la corruption transnationale et l’alignement stratégique sur les centres impérialistes occidentaux et moyen-orientaux.
Il importe de distinguer clairement le peuple marocain, digne, travailleur et porteur d’une longue tradition de résistances sociales, de l’oligarchie courtisane qui le gouverne. Cette dernière a fait du sport, au même titre que la diplomatie, la culture ou la sécurité, un instrument de légitimation externe, mobilisé à coups de compromissions géopolitiques, de transactions opaques et de capture des institutions internationales. Le football africain, loin d’échapper à cette logique, en constitue aujourd’hui l’un des laboratoires les plus aboutis.
Capture des instances sportives et convergence des régimes rentiers
La Confédération africaine de football (CAF), censée incarner l’autonomie sportive du continent, illustre parfaitement ce phénomène de capture institutionnelle. L’influence marocaine en son sein n’est ni accidentelle ni marginale. Elle se cristallise autour de la figure de Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) depuis avril 2014, fidèle serviteur du palais royal et rouage central de la diplomatie sportive du régime.
Le cumul impressionnant de fonctions qu’il occupe, ministre délégué chargé du Budget… vice-président de la CAF, président de sa Commission des finances, vice-président de commissions stratégiques, membre du Comité exécutif, ne peut raisonnablement s’expliquer par la seule compétence technique. Il révèle une logique de concentration du pouvoir, rendue possible par des rapports de force inégaux, des réseaux d’influence et des pratiques clientélistes validées par les échelons supérieurs du football mondial.
Cette situation s’inscrit dans un cadre plus large où la FIFA elle-même a démontré sa complaisance envers des régimes rentiers autoritaires tels que le Qatar et l’Arabie saoudite, auxquels ont été attribuées ou promis des événements sportifs majeurs malgré des bilans démocratiques inexistants et des violations massives des droits sociaux. Le Maroc s’insère pleinement dans cet axe des États utilisant le sport comme outil de blanchiment politique, de respectabilité internationale et de consolidation de leur pouvoir interne.
Corruption transnationale, surveillance et domination sociale
Le soft power marocain, qu’il soit politique, culturel ou sportif, repose structurellement sur des mécanismes de corruption et de trafic d’influence (grâce à l’argent de la drogue ?) désormais documentés à l’échelle internationale.
L’affaire de corruption de députés européens, révélée dans le cadre du scandale dit Qatargate, a mis en lumière l’implication directe du Makhzen dans l’achat d’influences au sein du Parlement européen, par le biais de financements occultes, de cadeaux et de valises d’argent liquide. Ces révélations ont confirmé ce que de nombreux observateurs dénonçaient depuis des années : la diplomatie marocaine fonctionne largement par la corruption systémique de relais politiques et institutionnels à l’étranger.
À cela s’ajoute l’affaire Pegasus, qui a exposé l’utilisation par les services marocains d’un logiciel espion israélien pour surveiller journalistes, opposants politiques, militants, mais aussi responsables étrangers, y compris européens. Cette pratique de surveillance massive illustre la nature profondément autoritaire du régime et la manière dont la technologie, la sécurité et la diplomatie sont intégrées dans une même logique de contrôle et de chantage politique.
Pendant que ces pratiques prospèrent dans les sphères du pouvoir, la majorité du peuple marocain subit une violence sociale quotidienne : expulsions forcées, destruction de quartiers populaires, paupérisation accélérée, chômage endémique, précariat généralisé, exil contraint de la jeunesse, prostitution massive liée à la misère. Le contraste est saisissant entre les milliards investis dans des infrastructures sportives et événementielles destinées à l’image internationale du régime, et l’abandon des besoins sociaux fondamentaux des classes populaires.
Le sport entre mystification et potentialité émancipatrice
Dans ce contexte, les dérives, manipulations et actes anti-sportifs qui entachent la CAN 2025 ne constituent ni une surprise ni une anomalie. Ils sont l’expression logique d’un système où le sport est instrumentalisé comme outil de domination symbolique, de reproduction des élites et d’accumulation de capital politique et financier au profit d’une bourgeoisie compradorisée, intégrée à la périphérie du système impérialiste mondial.
Pourtant, une contradiction demeure. Le football reste, pour des millions d’Africains et d’Africaines, un langage commun, un espace de communion populaire et un vecteur potentiel de solidarité internationaliste. À condition que les amateurs, joueurs et peuples prennent conscience des rapports de classe et de domination qui traversent ce sport, la CAN 2025 pourrait paradoxalement contribuer à dévoiler les mécanismes d’exploitation et de dépendance à l’œuvre.
Face à la transformation du football en pourvoyeur de rentes pour des oligarchies monarchiques et des régimes autoritaires, l’enjeu n’est pas de rejeter le sport (ici le football), mais de le réapproprier. Le sport n’est pas condamné à servir les cours royales, les multinationales et leurs relais institutionnels. Il peut redevenir un terrain de lutte, au service des peuples, de leur dignité et de leur émancipation collective.