Alors que la guerre de Libération battait son plein dans les maquis des cinq wilayas historiques, la Zone autonome d’Alger était le cœur battant de la révolution. La mobilisation des jeunes se faisait progressivement et prudemment et un réseau d’approvisionnement en armes se mettait en place dans La Casbah d’Alger.
Le Front de libération nationale gagnait, peu à peu, du terrain, non seulement dans les maquis mais aussi dans les villes, avec un enrôlement de la population. Et pour réduire la force de frappe de l’ALN, l’armée française avait confié la mission au général Massu, chef des paras. Rafles, interrogatoires musclés, gégène, baignoire et exécutions sommaires. L’horreur coloniale. Les habitants de La Casbah s’en souviennent encore. Reportage.
Lors d’une virée dans La Casbah d’Alger, une rencontre spontanée nous a réunis avec un groupe de riverains au fameux lieudit BirDjebbah. Evoquant la raison de notre présence sur les lieux, l’émotion a envahi Mustapha, fils du moudjahid Amar Slimane. «Difficile d’en parler», lâche-t-il d’emblée, les larmes aux yeux.
La famille Slimane, originaire du village de Tigrourine, à Azeffoun (dans la wilaya de Tizi-Ouzou), a payé un lourd tribut pour le recouvrement de l’indépendance. Selon Mustapha, quatre chouhada sont bombés au champ d’honneur en Kabylie, dont les souvenirs douloureux sont toujours gravés dans la mémoire de leurs descendants. Mustapha se laisse entraîner dans le récit et livre un témoignage abondant sur la barbarie de la machine destructrice française, vécue et contée par sa famille qui habitait à la rue père et fils Boudrias, ex-rue Thébès.
Retour sur le massacre de la rue Thébès
«Là on est à la rue dite père et fils Boudrias. C’est sur ces escaliers que s’assoyait Taleb Abderrahmane, artisan des bombes des attentats perpétrés contre l’administration française à Alger. Et quelques encablures plus bas, se trouve le lieu de l’explosion de la première bombe dans La Casbah, lors de laquelle sont tombés 73 chahids», raconte-t-il.
Il s’agit du massacre d’un certain 10 août 1956 commis à la rue Thébès contre les civils de La Casbah par les ultras de «l’Algérie française», qui activaient dans l’Organisation des résistants de l’Algérie française (Oraf). «Un quartier entier a été décimé. Seuls deux bébés ont échappé à l’attentat exécuté en pleine nuit, à savoir Kamel Amenouche et un autre dont le nom demeure inconnu», se rappelle-t-il.
«Pour extraire des informations à la famille Boudrias, surtout que leur demeure était un dépôt d’armes destinées à alimenter la Wilaya 3, les forces coloniales n’hésitaient pas à lâcher leurs chiens sur deux moudjahidine Boudrias», affirme Mustapha.
«Le nombre total des chouhada de la rue père et fils Boudrias est de 90 martyrs. Quant aux disparus et torturés, je ne peux vous dire le nombre. Aucune personne suspecte d’avoir un lien avec le Front n’a été épargnée», enchaîne-t-il.
Le célèbre comédien Yahia Benmabrouk, dit «l’Apprenti», traîne des séquelles de l’explosion, fait savoir l’enfant de La Casbah.
Mustapha relève que son père Amar, décédé en 2018, a préféré l’anonymat. Il était, relate-t-il, un élément actif dans la Fédération de France du FLN et compagnon de KasdiMerbahet Rabah Bitat, lesquels ont partagé les geôles du colonisateur. Il a été être libéré en janvier 1961, alors que les négociations d’Evian étaient à leur point culminant.
Au mémorial des Slimane, l’histoire se conte
Mustapha voulait nous faire découvrir un local que son frère cadet a pris le soin de transformer en mémorial. Malgré l’exiguïté de la pièce, elle regorge de souvenirs et de moments d’hardiesse des héros de la bataille d’Alger, immortalisés par des photos, en sus des objets personnels et d’antiquité exposés.
«C’est dans ce local qu’on a procédé à la toilette mortuaire des 73 martyrs de la bombe qui avait soufflé tout un immeuble, avant que le bilan ne s’alourdisse à 80 martyrs», relate-t-il.
Il fait défiler toutes les photos des glorieux chouhada et moudjahidine, dont celle d’un certain Idir dit «le Hors-la-loi ». Il doit ce nom, dit-il, au fait d’avoir lancé une chaussure sur le juge français en plein procès. Un geste qui aurait probablement inspiré le journaliste irakien Mountazer Al-Zaidi, qui a reproduit, en 2008, le même geste en guise de colère contre George Bush et de révolte contre l’intervention militaire américaine en Irak en 2003.
«Dar sergent», l’autre refuge des fidaïne
Un peu plus bas, à 33, rue N’fisa, une stèle est érigée portant les noms des martyrs, des disparus et des moudjahidine de la famille Merouane, que cette dwira dite «Dar sergent» avait abrités lors de la guerre de Libération. Un autre théâtre de la sauvagerie des soldats de Massu.
Maria se souvient encore des scènes qu’elle avait vécues et d’autres qui lui ont été racontées. Sa grand-mère est une victime de la torture abjecte de l’armée française. «Ils l’avaient attachée avec un fil de fer en haut de ce pilier et lui donnait des coups pour en tirer des informations sur les moudjahidine qu’elle recevait chez elle. Lorsque la maison était prise d’assaut par les soldats français, elle tâchait de faire disparaître toute trace d’armes, vêtements, documents, en les jetant dans ce puits», narre-t-elle. Les terrasses des maisons servaient, précise-t-elle, de guérite pour surveiller les mouvements des soldats et permettaient aux moudjahidine de se dissimuler et de s’enfuir en enjambant les toits. En somme, chaque dwira de La Casbah renferme un récit des grands sacrifices du peuple algérien. Le musée d’Ali Ammar dit «Ali la pointe» et ses compagnons de la lutte armée se trouve au bas de La Casbah, en témoin désarmant et irréfutable.
Aziza Mehdid
horizons.dz 17.10.2021