Par Belkacem Lalaoui
«Le sport n’incarne pas seulement le renouvellement des représentations du corps, il incarne un renouvellement plus large de la culture, une vision toujours plus technicisée de l’espace, une vision toujours plus calculée du temps, une vision toujours plus démocratisée des échanges et de la sociabilité. Il fait participer le corps… à une vision du futur.» (G. Vigallero et R. Holt).
Une observation précise de la pratique du sport en Algérie, depuis l’indépendance jusqu’à nos jours, peut nous restituer l’attention que le pouvoir politique a portée à l’éducation sportive dans le système éducatif, voire à l’éducation du «corps» comme exploration de l’identité nationale. En effet, on sait que la «culture sportive» s’identifie, généralement, à la «manifestation la plus élevée de la culture corporelle» dans laquelle elle s’inscrit. En Algérie, et alors que l’art de perfectionner l’espèce humaine est un projet d’homme politique, on constate que nos responsables politiques qui tiennent les rênes du gouvernement n’ont pas une réelle prise de conscience sur l’importance du sport dans le renforcement physique, hygiénique et moral de la population. Les outils mentaux dont ils disposent pour cultiver et émanciper le corps humain sont d’une rigidité extrême. Ce sont des responsables politiques qui ont procédé au «massacre» de l’éducation sportive dans le système éducatif et à l’appauvrissement de la culture sportive au sein de la population (le terme de «massacre» dérive d’un mot arabe qui symbolise l’abattoir et qui signifie la mise à mort simultanée d’un ensemble de victimes sans défense). Soixante années après l’indépendance, ils n’ont pas su faire entrer le «rendement» du corps de la jeunesse dans la modernité, c’est-à-dire dans les sociétés de concurrence et de compétition où est né l’olympisme : «Plus vite, plus haut, plus fort.» De même, qu’ils n’ont pas su ériger un «modèle de développement sportif» performant pour développer le goût et l’usage de tous les sports en général, et mettre l’exercice physique à la portée de tout le monde. Ce sont des responsables politiques qui n’ont fait que cloisonner, comme du temps de la colonisation, les «aires de jeu sportif» pour les seuls enfants des classes supérieures. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à voir le recrutement au sein de certaines écoles, associations, académies et fédérations sportives où les sports pratiqués ne répercutent nullement dans leur style et leur diversité l’ensemble du spectre social. Dans la société algérienne d’aujourd’hui, le renforcement et le perfectionnement corporel de la population n’est pas au centre d’une ambition collective. Comme si le sport, qui figure pourtant dans la Constitution nationale, ne fait plus partie de l’éducation et de la formation du futur citoyen. La vision globale et intuitive qu’ont nos responsables politiques du «corps humain» est celle d’une «substance solide et palpable» vouée, pour l’essentiel, à la reproduction. Autrement dit, un «corps chair», un «corps viande» bassement ordinaire dans sa matérialité physique.
Or, une société de progrès doit veiller à fabriquer un corps sain et puissant, porteur de valeurs fortes. Car, un corps sain et puissant porteur de valeurs fortes est une richesse, qui renforce et régénère sans cesse une communauté. Un manque de valeurs dans l’éducation du corps caractérise les sociétés décadentes. Dans son essai de perfectionner l’espèce humaine qui date de 1754, Alexandre-Théophile Vandermonde considère deux propriétés physiques jugées décisives dans l’éducation du corps : la force et la beauté physique. Il y a, chez cet auteur, une tentative systématique de présenter ces deux propriétés de la valeur physique comme une ressource organique spécifique enfouie dans les muscles et les nerfs, et comme une dynamique physique unificatrice. Aujourd’hui, d’innombrables propriétés de la valeur physique ne sont plus travaillées au sein de nos institutions d’éducation et de formation. Si bien qu’en Algérie, les corps ont concrètement changé durant ces dernières décennies ; ils se sont fortement dégradés dans les allures physiques, les tenues et les maintiens. Ils se sont affaissés dans leur morphologie et éloignés d’un idéal, dont les statues antiques seraient les témoins. Généralement, l’élargissement des horizons du monde va de pair avec l’approfondissement des interrogations à propos de l’éducation du corps. Car, dans toute société, l’éducation du corps n’est pas séparable de la vision que l’on a du monde. Il y a autant de visions différentes du monde et d’investissements différents dans le corps humain.
L’œuvre de l’anatomiste et physiologiste flamand A. Vésale à la fin du XVe siècle (De humani corporis fabrica : De la construction du corps humain) est à l’origine de l’exploration du corps dans ses fonctions et d’une meilleure compréhension de ses structures. En Italie, c’est le philosophe Mercurialis, dont le livre inaugural sur la gymnastique est largement diffusé en Europe entre le XVIe et le XVIIe siècle, qui multiplie les assurances sur les effets bénéfiques du mouvement corporel : l’exercice accroît le frottement des différentes parties du corps et entraîne plus de fermeté des chairs et d’insensibilité à la douleur. À la même époque, le philosophe hollandais Erasme de Rotterdam a fondé une «culture du corps» au sein de laquelle c’est le « corps civilisé» qui offre «l’aspect le plus immédiat de la personnalité».
Pour Erasme de Rotterdam, le «corps civilisé» ou encore le «corps socialisé» constitue un «modèle corporel idéalisé» dont le contre-modèle serait le corps grotesque ou carnavalesque.
Une faiblesse du corps devient faiblesse de civilisation
En effet, «tant que les Romains, au sortir de champ de Mars, allaient se jeter dans le Tigre, ils furent les maîtres du monde ; mais les bains chauds d’Agrippa et de Néron en firent peu à peu des esclaves». L’humanité se distingue de l’animalité par sa «civilité», c’est-à-dire par l’institution d’un ensemble de règles de comportement qui fixe une nouvelle représentation du corps social. La «civilité», science sociale du savoir-vivre, s’attache à établir les règles d’une rhétorique de la convenance qui porte exclusivement sur les manifestations extérieures, visibles, du corps. Car, l’homme extérieur n’est que la saillie de l’homme intérieur. La connaissance plus exacte et plus fine du corps humain est le fruit des interrogations de l’homme sur le sens de la vie et sur son devenir. Il y a tout un ensemble de croyances et de représentations de tous ordres, qui viennent se greffer autour du fonctionnement du corps au sein de chaque culture. En Algérie, les croyances et les représentations qui dominent le fonctionnement du corps sont largement pénétrées par la superstition et la sorcellerie. Dans la culture populaire, on peut fortifier et guérir le corps par la magie et la sorcellerie. Oublier la pesée de tout cet héritage de croyances et de représentations traditionnelles dans le fonctionnement du corps serait se condamner à l’incompréhension de la nature de certaines pratiques sociales qu’on voit prospérer au sein de notre société. Rappeler cet ensemble de données est indispensable, si l’on veut réellement ériger un véritable «modèle de développement sportif» adapté à la culture corporelle algérienne avec sa physionomie originale. Car, le corps dans la culture algérienne, loin d’être un lieu de perdition, est source d’épanouissement ; il reflète dans ses propriétés l’harmonie de la création divine. En effet, durant des siècles, la culture musulmane a grandement favorisé les exercices physiques simples et quotidiens qui développent les valeurs de l’effort, du courage et de l’honneur ; c’est-à-dire, les exercices qui magnifient l’épanouissement corporel et l’esprit de chevalerie. Monter à cheval, tirer à l’arc, pratiquer la lutte, savoir nager, etc., sont des exercices physiques qui illustrent des compétences distinctives et qui contribuent à donner au corps une meilleure efficacité gestuelle et à l’âme plus d’assurance.
Catégorisés et systématisés dans leurs apprentissages comme dans leurs finalités, tous ces apprentissages moteurs resserrés à ceux de l’équitation, de la lutte, de la natation, de l’escrime, etc., sont destinés à enseigner une «technicité gestuelle» agile et souple, fluide et harmonieuse. L’éducation du corps nous conduit à considérer qu’il y a bien une intelligence du «mouvement corporel» qui implique l’individu dans sa totalité, et qui a tendance à s’exprimer dans différents jeux sportifs. Pour le pédagogue suisse E. Jaques-Dalcroze le «mouvement corporel», loin d’être un simple mécanisme d’exécution, est une expérience musculaire et cette expérience est appréciée par un sixième sens qui est le «sens musculaire». Cette définition est reprise par le neurophysiologiste C. S. Sherrington sous le terme de «proprioception», de «sens du mouvement» ou de «kinesthésie». Chaque culture confectionne sa propre «kinesthésie», autrement dit, sa propre «texture corporelle et psychique». C’est dans cette perspective que le sociologue Mauss a su montrer combien nos techniques corporelles les plus «naturelles» sont fabriquées par les normes collectives et varient selon les cultures : manières de marcher, de jouer, de dormir ou de manger. C’est ainsi, que nous avons des cultures où prédominent les «jeux sportifs de force» et des cultures où prédominent les «jeux sportifs de dextérité». De même, que nous avons des cultures où le «mouvement corporel» incarne le monde de la «lenteur» et des cultures où le «mouvement corporel » incarne celui de la «vitesse». Toutes ces qualités physiques très spécifiques, qui accompagnent le mouvement corporel, ont tendance à s’exprimer dans de nombreux jeux sportifs. En Algérie, les sports de combat (judo, karaté, etc.) qui exigent la combinaison des qualités physiques de l’affrontement direct, de l’expression physique de la force et de l’agressivité se sont multipliés et ont atteint une forte reconnaissance sociale. Aujourd’hui, ils constituent un interminable programme d’apprentissage sportif pour les jeunes dans les coins les plus reculés du pays. Avec la pratique massive des sports de combat, on assiste à la recomposition d’une «nouvelle architecture intime du corps» où viennent interférer le physiologique, le sacré et le psychologique. À l’inverse, on observe que les sports de base (athlétisme, gymnastique et natation) qui faisaient partie du réseau sportif éducatif traditionnel jusqu’aux années 1990 sont, aujourd’hui, très peu pratiqués au sein de nos institutions d’éducation et de formation. La pratique de ces sports est perçue comme une provocation agressive contre la culture et la morale établies. Si bien que les fédérations d’athlétisme, de gymnastique et de natation, qui comptaient dans les années 1980 des milliers de pratiquants, ne comptent plus aujourd’hui que quelques centaines d’adhérents, voire quelques pratiquants. La recomposition des jeux sportifs, c’est-à-dire la distinction entre les jeux sportifs qui «conviennent» et les jeux sportifs qui ne «conviennent pas», nous montre bien comment la «culture du corps» s’est elle-même recomposée ces dernières décennies. La société algérienne a donc bougé dans son rapport au corps.
La société algérienne a bougé dans son rapport au corps
Il est clair que la société algérienne a fortement bougé dans son rapport au corps, et c’est bien l’allure physique du corps au quotidien qui nous le suggère. Aujourd’hui, tout a changé dans la manière de désigner les valeurs du corps, comme dans celles de les hiérarchiser et de les acquérir. On assiste à une nouvelle représentation culturelle du corps, et c’est même une autre culture du corps qui se met en place avec une autre conscience du corps. On découvre, alors, que subsistent dans la culture algérienne des superstitions sur le fonctionnement du corps qui sont les manifestations d’un vieux fonds culturel, qui s’avère d’autant plus difficile à déraciner qu’il correspond à une manière originale d’être au monde. On voit, ici, comment la société algérienne aspire en définitive à élaborer une nouvelle «architecture intime du corps», c’est-à-dire un nouveau «modèle corporel algérien» : une «algérianisation» du corps en quelque sorte. L’écrivaine anglaise Evelyn. M. Collingham a magistralement montré «l’indianisation» du corps des Anglais en poste dans le service colonial en Inde. Pour cette écrivaine, il y a dans l’«indianisation» du corps des Anglais en poste dans le service colonial la dissolution d’un «modèle corporel anglais» dans un autre «modèle corporel indien». Chaque société a donc tendance à fabriquer une «architecture corporelle» particulière dans son détail anatomique, comme dans ses capacités expressives. Depuis l’indépendance, notre système éducatif a fait un silence sur l’éducation du corps.
Il n’a pas initié une éducation sportive qui imposerait, définitivement, l’école en apprentissage sportif premier pour façonner le corps moderne. Car, l’école est un lieu où on éduque le corps dans sa totalité et où on développe une «architecture corporelle» sensible et malléable aux changements indéfinis de la modernité. Elle est un lieu d’ancrage où le corps doit apprendre sans cesse à se transformer, à se maîtriser et à se dépasser. Pour Coubertin, l’école est un lieu où l’on doit privilégier «… les techniques des sports et des compétitions pour promouvoir une totale perfection corporelle».
Les techniques des sports et les compétitions font appel à un certain usage du corps et répondent à un objectif social précis : initier les jeunes à un meilleur contrôle physique et ne pas les laisser donner libre cours à leurs instincts de violence. À l’école, la pratique sportive procure un enrichissement de la vie émotionnelle et développe une capacité de relation plus riche et plus maîtrisée avec l’environnement et le monde.
En Algérie, le projet étatique sportif destiné à initier la jeunesse à la compétition et à la performance se heurte à des chefs d’établissement mal formés en matière d’exploitation pédagogique de la pratique sportive éducative. Pour certains chefs d’établissement, le «jeu sportif» est perçu comme une activité de «débauche païenne», c’est-à-dire un désœuvrement : c’est «gaspiller du temps à jouer au lieu d’étudier». Même les courses, les sauts et les lancers, c’est-à-dire des exercices ouverts à tous pour mettre à l’épreuve les capacités physiques élémentaires et des aptitudes variées, ne sont plus enseignés. Difficile est, aujourd’hui, l’installation concrète de l’éducation sportive au sein de notre système éducatif.
Absence d’un projet pédagogique sportif pour cultiver et émanciper le corps
L’Algérie n’a pas su ériger un vaste projet pédagogique sportif pour installer la compétition sportive et la performance en indice de perfectionnement au sein de ses institutions d’éducation et de formation. Le sport officialisé par décret dans tous les ordres d’enseignement est très peu pratiqué à l’école, au lycée et à l’université. Aujourd’hui, des millions de jeunes sont exclus de la pratique sportive, parce que tout simplement le sport n’est plus enseigné dans nos institutions d’éducation et de formation. Comme si ces institutions ne peuvent plus offrir à la jeunesse algérienne un «espace sportif» où le «corps» peut se développer librement et harmonieusement. Dans une intervention portant sur «l’amélioration et le développement de l’éducation physique», datant de 1915, le baron Pierre de Coubertin voit dans l’émergence du corps moderne : un corps qui serait éduqué selon un code analytique de progressions, muscle après muscle, partie après partie. Pour Coubertin, l’éducation du corps moderne sollicite un intense travail sur les pulsions et les désirs, sur le contrôle des politesses et des sociabilités, sur le polissage des violences. L’allusion aux jeux Grecs est régulièrement reprise par Coubertin dans les exemples de la pratique sportive éducative pour faire émerger le corps moderne : «Messieurs, les Jeux olympiques si fameux chez les Grecs se renouvelaient tous les cinq ans, afin d’exercer la jeunesse.» Dans l’œuvre pédagogique de Coubertin, le «jeu sportif» exerce la jeunesse et invente au sein des institutions d’éducation et de formation une morale promouvant la compétition dans le respect de l’autre et l’affirmation de soi dans la solidarité de tous. En effet, la compétition sportive encouragée au sein des institutions d’éducation et de formation permet d’explorer et de célébrer la puissance du corps humain. L’effort physique dur et soutenu et la joie de la compétition se situent au cœur du sport moderne. En Angleterre, le sport dans les public schools participe à éduquer et à former un corps athlétique plein de valeurs. C’est au sein de ces établissements que s’élaborèrent le nouveau «corps athlétique» et les valeurs de «fair-play» et de «sportivité». Grâce à la pratique sportive au sein de ces institutions d’éducation et de formation, «les garçons acquièrent des vertus qu’aucun livre ne peut leur enseigner ; non seulement l’audace et l’endurance, mais, mieux encore, un bon caractère, le contrôle de soi, le sens du fair-play et de l’honneur». Dans le système éducatif anglais, le sport est conçu comme une forme d’éducation morale. Les grandes écoles anglaises comportent de vastes terrains conçus pour organiser des compétitions à l’intérieur du même établissement ou entre les élèves de deux institutions. Le sport pratiqué à l’intérieur de ces grandes écoles est une célébration des qualités naturelles du corps humain.
Les victoires remportées entre les grandes écoles sont perçues comme autant de symboles de la virilité nationale. Jouer pour son école ajoute une dimension psychologique et sociale à l’engagement du corps de l’étudiant au sein de la collectivité. Les jeux de ballon d’équipe sont les plus populaires au sein de ces grandes écoles. Ils ont pour objectif d’encourager l’effort collectif et l’esprit d’équipe, c’est-à-dire former le «corps collectif».
Un sport de performance devenu un lieu d’excès et de transgression
Il est profondément symptomatique que la presse sportive algérienne, sous sa forme très bruyante et peu spécialisée, a fourni une caisse de résonance sans pareil à la régression du «sport éducatif» et à la déchéance de la «culture sportive» au sein de la population. En effet, c’est devant l’absence du «sport éducatif» au sein des écoles, lycées et universités, que le sport de performance «hyper-masculinisé» a fait une mutation particulièrement violente en devenant un lieu d’excès et de transgression.
En deux décennies d’existence, le sport de performance algérien a organisé un monde ni moral, ni pédagogique, peuplé de gens qui n’appartiennent pas à la société «honnête», où les valeurs du sport sont dévoyées et où l’argent sale circule en quantité. C’est un sport de performance qui a fabriqué un «monde sportif violent» et incontrôlable où règnent la supercherie, la corruption, le dopage et la destruction. Aujourd’hui, sur tout le territoire national, de nombreuses dérives et d’innombrables transgressions l’accompagnent : matchs truqués, trésoreries falsifiées, corruptions financières, dopage et violence. Si bien que les compétitions sportives côtoient plus l’univers de la perversité, de la corruption, du dopage et de la violence que celui de l’entraînement sportif méthodique et exigeant fait de diète, de sudation et de travail. Parce qu’elles ne sont pas contrôlées de bout en bout, les compétitions sportives sont devenues une source porteuse de germes de désintégration sociale. Dans la banalité de la vie courante, elles assurent l’irruption et l’exhibition de tout un univers qui échappe à des règles les plus élémentaires, et qui a instauré l’image de ce que personne n’a jamais vu : le bizarre, l’insolite, l’épouvantable et le monstrueux.
Or, les compétitions sportives doivent, pour créer l’adhésion populaire, véhiculer une morale et faire imaginer un monde sportif impartial et contrôlé. Car, le sport de performance engage toujours l’image et la grandeur d’une nation. Construction socioculturelle liée aux sociétés industrielles libérales et aux démocraties, le sport de performance illustre une symbolique et une volonté de réussite et de progrès social sans fin. Il a élaboré tout un répertoire d’actes et de symboles où se reflètent les valeurs morales de la société moderne. Ce que ne parvient pas à faire notre univers quotidien, le sport de performance nous permet de rêver à un nouveau modèle de réussite et de perfection sociale. Il illustrerait l’égalité des chances, c’est-à-dire la possibilité de l’emporter en ne comptant que sur soi.
Au-delà de l’exploitation ouvertement politique, le sport de performance est avant tout un lieu d’enthousiasme et d’émerveillement où se déroulent des rituels d’adhésion. Dans certains contextes socioculturels, il peut drainer des foules jusqu’à prendre partiellement la place de la ferveur religieuse. Immense projet pédagogique s’inscrivant dans une logique culturelle de la modernité, le sport de haute performance singularise le «corps du sportif professionnel» ayant subi une formation de pointe et un entraînement de haut niveau, et dont l’exploit incarne la qualité et l’efficacité d’un appareil de formation des sportifs d’élite à caractère professionnel.
En Algérie, le sport de haute performance dévoile un «corps sportif professionnel» doté d’une formation rudimentaire dans le domaine physique, technique, tactique et mental ; avec une très mauvaise prise en charge au plan organisationnel et institutionnel. Résultat d’un système de formation défaillant parce que non adapté à la culture sportive locale, le sport de haute performance laisse transparaître, d’une part, le grand «affaissement de l’ordre moral» au sein de notre mouvement sportif national et, d’autre part, l’absence de vision augurant de l’incapacité de nos dirigeants politiques à remettre le sport au service de la société dans toutes ses fonctions éducative, sociale, culturelle, économique et symbolique à l’échelle des nations.
B. L.
LSA 27.03.02022