Anne Laure Bonnel raconte Donbass
Algérie54: Suite à votre passage sur CNews, vous avez mis la lumière sur l’information à sens unique ou à vrai dire l’information sélective.
Votre témoignage sur les crimes contre l’humanité commis par les forces ukrainiennes dans le Donbass a révélé au grand monde l’information orientée des multinationales des médias en faveur d’un monde préétabli. Qu’en pensez-vous ?
Anne Laure Bonnel: Je pense que le traitement médiatique a manqué de mise en perspective dès 2014. Je m’explique à travers un bref rappel des faits : le mouvement du Maïdan, fin 2013/ début 2014 à Kiev a entraîné la destitution du gouvernement de Viktor Ianoukovitch qui était plutôt tourné vers la Russie et l’arrivée d’un gouvernement «pro-européen». Très vite, dans l’Est du pays, éclatent des manifestations pro-russes. En Crimée, un mouvement aboutit à un référendum le 16 mars 2014 qui entérine le rattachement de la Crimée à la Russie. Une insurrection éclate également dans la région du Donbass contre le gouvernement central. Sont proclamées deux républiques indépendantes : la république populaire de Donetsk et la république populaire de Lougansk. L’armée ukrainienne intervient alors dans l’Est du pays, entraînant une guerre civile. Plusieurs accords de paix sont signés à Minsk (5 septembre 2014 puis 12 février 2015), mais ne sont pas respectés. Le conflit a fait plus de 6.000 morts en onze mois.
Quelques rares articles dans la presse française ont rapporté courant avril que des troupes américaines s’apprêtent à entrainer des soldats ukrainiens. On trouve un article dans le Figaro et un sur le site de RFI, ainsi qu’une dépêche AFP, peu reprise par les autres médias.
Ainsi, 300 soldats américains vont entraîner 900 soldats de la Garde nationale ukrainienne. Précisons qu’il ne s’agit donc pas de l’armée régulière ukrainienne, mais, selon l’article de RFI, de la garde «composée notamment de volontaires ayant fait partie des milices d’autodéfense lors de la révolution du Maïdan », placée sous l’autorité du ministère de l’intérieur. Dans cette garde, se trouvent donc des membres de brigades d’extrême droite comme le bataillon Azov, responsable de plusieurs exactions (on y revient dans une autre partie). Alors que plusieurs articles dénonçaient l’intervention russe en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine, l’aide militaire de Washington n’est pas discutée ni interrogée, ni par les pouvoirs publics, ni par les médias, qui y consacrent peu d’articles.
Les Etats-Unis et la Russie ne sont probablement pas à mettre sur le même plan en terme de démocratie et de liberté de la presse notamment, mais on peut s’étonner tout de même que lorsque ces deux puissances soutiennent un camp ou l’autre au sein d’un même pays, la réaction médiatique est loin d’être la même.
Après plusieurs mois de médiatisation du mouvement Maïdan, on assiste à une forme de tournant, en mai 2014, avec l’incendie de la maison des syndicats, dans lequel une quarantaine de pro-russes sont morts. Que s’est-il passé ?
Au départ, un groupe de « pro-russe » affronte dans la rue un groupe de supporters de foot, « pro-Maidan ». Difficile, selon les articles, de dire qui a provoqué qui… Toujours est-il que les pro-russes ont dû se réfugier dans la maison des syndicats d’Odessa, mais très vite, celle-ci prend feu. Une quarantaine de « pro-russe » a péri dans l’incendie. Pour cet événement, dans les premières heures, on assiste à une information très partielle voir inverse de la réalité. Sur France 3, le Soir 3 du 2 mai évoque l’incendie, mais sans jamais dire qui sont les victimes. L’AFP dans ses premières dépêches, ne précise pas qu’il s’agit de « pro russes » qui sont morts dans l’incendie. Il faut attendre le lendemain pour avoir la première dépêche qui le précise…
Or, puisque jusque-là les victimes étaient les pro-Maïdan, les téléspectateurs logiquement perçoivent l’information par ce prisme et pensent que ce sont des pro-Maïdan qui sont une fois de plus attaqués par des pro-russes, alors qu’ici c’est l’inverse. Tout se passe comme s’il était difficile pour certains médias de dire que cette fois-ci ce sont des « pro-Maïdan » qui sont les bourreaux. On trouve peu de choses dans les médias français, mais ce reportage sur Channel 3 montre des exactions commises à Marioupol par le bataillon Azov et l’armée ukrainienne. Plusieurs civils sont touchés. La presse française l’évoque très peu. A titre de comparaison, à l’inverse, dans un reportage du JDD auprès du bataillon Azov en octobre 2014 à Marioupol, il n’est pas fait mention de ces exactions. Les exemples sont nombreux. Certainement le manque de temps au cœur des rédactions explique cette absence de traitement médiatique par mes confrères.
Que savons-nous de cette guerre ? Peu de choses. Une guerre pour l’Europe, contre des pro-russes. Partout dans les journaux, on nous présente un gouvernement ukrainien acculé par des offensives russes, menées par des rebelles sans visages. Mais ces rebelles de l’Est, qui sont-ils ?

Ce film est une interpellation aux internautes à s’intéresser de plus près à ce conflit et à se rappeler que derrière la vision lointaine que nous avons de chaque guerre, se cache à peine sa face humaine, dans sa cruauté quotidienne. Et si nous la regardions en face, pourrions-nous rester là, sans nous révolter ?
Donbass n’est pas un reportage d’investigation. Donbass ne se prétend pas objectif, neutre ou encore exhaustif. Donbass est un film documentaire, et c’est pourquoi Donbass se veut subjectif. Subjectif non pas au sens d’une partialité politique mais au sens du point de vue d’un auteur, du regard singulier d’un artiste, qui fait le choix de creuser plus en profondeur telle question plutôt que telle autre, et d’expérimenter telle forme cinématographique plutôt que telle autre. Donbass est avant tout une balade poétique dans une région en ruine, où les images et les mots font figure, non pas de preuves, mais de témoins.
Algérie54:RT France a été interdite sur recommandation de la commission de l’Union Européenne. Quelle est votre opinion ?
Anne Laure Bonnel: Je prône la liberté d’expression et la transparence. Cela me désole. Nous n’avons rien à gagner en muselant les voix.
