OUSSA NAM, 26 aôut 2022
-« Hey Madame, dites, vous êtes algérienne ? allez dites …
Qu’est-ce que ça change ?
-Ben, c’est important quoi ?
Et en quoi c’est important ?
-Ben, voyez …moi j’suis algérienne mais en même temps française…voyez. C’est important de connaître ses origines, quoi.
Moi, j’dis tout le temps que je suis algérienne parce qu’avec mon prénom français, là, eh ben, ça se voit pas !
Quand les gens m’entendent parler en arabe, ils sont étonnés et ils m’disent mais t’es arabe ? Je leur dis, ben oui, algérienne, de Sétif.
Vous connaissez Sétif, Madame ? c’est une ville super. C’est pas comme la France, mais c’est super beau.
J’aime l’Algérie, j’sais pas pourquoi…c’est mon pays …ma grand-mère est là-bas et quand je vais la voir, elle me raconte plein d’histoires, j’adore !, ça fait deux ans que j’ai pas été à cause du COVID. Ce qui m’embête, c’est quand ils m’appellent Maud ? c’est gênant !
-Et pourquoi, c’est joli, Maud ?
Vous rigolez…mes sœurs s’appellent Djamila, Kenza, mes frères Lyès , Mohamed, mais moi, on m’a donné le prénom de ma mère …ma mère est morte, vous savez, quand je suis née ..elle était française, C’est pour ça ! »
Ma poitrine se serre, j’ai du mal à contenir mes larmes.
Je regarde cette jeune fille et je ne peux m’empêcher de voir toute l’histoire de l’Algérie dans ses question un peu naïves, c’est l’histoire de tous ces jeunes aux racines entremêlées parfois coupées.
Je voudrais te raconter ton histoire Maud, toi l’Algérienne, malgré ton prénom. Cette histoire, la mienne, la nôtre.
Mais comment faire sans me mettre en porte à faux vis-à-vis de cette institution qui m’emploie et qui m’impose une éthique professionnelle. Cette éthique qui m’empêche de te raconter ton histoire comme je la connais, moi.
Parce que, tu sais, ma petite Maud, ce que l’on te raconte en cours d’histoire, ici, ce n’est pas la même chose que ce que ta cousine, Hadjira, apprend à l’école en Algérie.
Elle te dira la France a colonisé l’Algérie, lui a extorqué ses richesses pendant cent trente-deux ans. Que la France a assassiné, un million et demi d’algériens, nos valeureux chouhada. Qu’Elle a bombardé des villages au Napalm et fait exploser des bombes nucléaires dans le Sahara.
Toi tu répondras, mais non, ce n’est pas ce que l’on m’a dit à l’école :
La France a colonisé l’Algérie mais elle a apporté la civilisation. Elle a appris aux indigènes à parler français et puis C’est grâce à la France que l’Algérie existe, sinon avant, il n’y avait rien.
Et puis, la guerre, c’est ça, on tue de part et d’autre. Le FLN aussi avait ses terroristes, les fellaghas. Tous ceux qui ont posé des bombes dans les cafés, les cinémas, ils ont aussi tué des français.
Ta cousine répondra : mais non les fellaghas, c’est pas des terroristes, c’est des moudjahidine, c’est eux qui ont combattu pour libérer l’Algérie .
Ta cousine ne comprendra pas, et tu ne comprendras pas non plus et vois-tu, malgré ta sincérité et ton amour pour l’Algérie et ta grand-mère un fossé se creusera entre vous. Un fossé que les années continueront de creuser.
Comment te dire Maud, que je ne pourrai, te raconter ton histoire sans me récuser moi-même, sans me désavouer, sans trahir les miens, les tiens, les nôtres.
Je me rappelle ce passage de Yasmina Khadra sur un post facebook « Gardons-nous de perdre de vue nos repères. Nous sommes les faiseurs de demain. L’Histoire ne dit pas tout, elle dit ce qu’elle veut nous faire croire et entendre lorsque nous aurons cessé de croire en nous et de nous entendre. On ne s’improvise pas historien sur un coup de tête, mais on peut s’improviser pionnier sur un coup de cœur ».
Comment faire demain, si le présent est contrarié, et hanté par un passé enfermé que l’on maintient dans cette obscurité incompréhensible, de peur que le jour ne vienne demander ses comptes à la nuit ?
Alors, Je veux bien m’imposer pionnière et suivre votre conseil, monsieur l’écrivain, vertueux, mais Pionnière de l’oubli ou du déni, ou peut-être encore du mensonge institutionnalisé ?
Comment un arbre peut-il s’épanouir si ses racines ne sont pas profondément ancrées dans la terre qui le nourrit. Si, si, Il peut, me direz-vous, il suffit de rajouter de la terre, bricoler un tuteur et surtout bien arroser et empêcher de trop grandir parce que s’il grandit trop haut, il casse le tuteur, et là il peut tomber…
Oui mais, Monsieur, moi je veux que mon arbre grandisse sans tuteur avec des racines solides bien ancrées dans le sol sans qu’au premier coup de vent elles ne se dénudent et que l’arbre ne perde son équilibre et tombe.
Je repense à tous ces auteurs qui nous rebattent les oreilles avec les sempiternelles expressions à la mode de rente mémorielle, de victimisation. Belles expression qui ne servent qu’à maintenir dans une permanente culpabilité ceux qui dans notre pays et ailleurs, cherchent encore leur résilience.
L’Allemagne a reconnu avoir enfanté Hitler, l’a assumé, et en a payé le prix. L’Europe entière a reconnu sa responsabilité à l’égard des juifs pendant la Shoah. La Turquie a été sommée de reconnaître le génocide arménien.
Mais nous, Algériens, nous devons partager nos « torts » avec les Français pour avoir aspiré à vivre dignement, comme des hommes libres sur une terre libre et mettre fin au joug du colonialisme. Nous, nous devons continuer de panser nos blessures inguérissables comme un chancre purulent et serrer les dents quand la douleur devient trop forte, insupportable.
Alors, ma petite, Maud, peut-être, sur un coup de cœur liras-tu le fils du pauvre, de Mouloud Feraoun, le métier à tisser de Mohamed Dib. Et sur un autre coupe de cœur verras-tu, au cinéma « chroniques des années de Braise » de ML Hamina et l’incendie, de M. Badie….tu comprendras, peut-être !
A l’autre bout de la classe, Rafik m’extirpe de ma torpeur … Madame, moi j’ai un drapeau de l’Algérie sur mon porte-clé…. Et comme pour en remettre une couche, Salim rétorque : Vous avez vu, « on » a perdu contre le Cameroun, Madame, j’ai pas dormi, tellement j’étais « vénère » (énervé) contre l’arbitre …
Le « On » me fit tressaillir. Je n’avais pourtant, rien dit. Mes yeux en avaient peut-être trop dit.
Sauvée par le gong « allez, stop, on arrête, …c’est la récré. Allez prendre l’air ! »
Les jeunes se bousculent devant la porte emportant avec eux ces fils qu’ils me tendaient…Ces fils, j’aurais voulu les attraper, les tirer, les nouer, les tisser dans une toile comme Pénélope, tissait sa toile en attendant Ulysse…
Des centaines d’images me reviennent à l’esprit et se mettent à tournoyer dans ma tête dans un tourbillon incessant qui me fit vaciller :
Ma grand-mère, cette femme courage, qui petite fille faisait le ménage chez une famille juive pour aider son père à subvenir aux besoins de sa famille ou ma grand-tante qui arborait fièrement sa carte « moussabiline » jaunie par le temps qu’elle gardait précieusement contre sa poitrine, mon oncle torturé à la gégène qui dormait toujours mal à cause de ses cauchemars, … ….ça fait tellement longtemps…certaines images sont vides …ma mémoire flanche.
26 aôut 2022

2 comments
Article exceptionnel. Bravo Oussa Nam.
Bravooooooooooooooooooo
On nait algérien(ne) et on ne le devient pas
et toi tu l’es jusqu’à la moile
Merci pour ce bel article, plein de chaleur humaine