Pr Abdelrahmi Bessaha Expert international
L’émergence des banques numériques et des crypto monnaies privées dans une grande mesure à travers le monde sont en train de reconfigurer les secteurs financiers et bancaires. Ce faisant, elles ont permis de renforcer l’inclusion financière. Ce développement fulgurant de la banque numérique et des crypto monnaies n’est pas, toutefois, sans poser de graves problèmes au niveau de la stabilité financière, de la politique monétaire et de la supervision bancaire que les régulateurs à travers le monde essaient de prendre en charge.
En Algérie, les autorités algériennes ont annoncé récemment travailler à la mise en place d’un dinar numérique banque
centrale. Un pas en avant dans la direction de l’innovation financière dont a tant besoin le secteur financier algérien
pour mettre la banque et la finance à la portée du plus grand nombre de citoyens algériens. La création, toutefois,
d’une monnaie numérique n’est pas œuvre facile. Un tel projet demande une préparation minutieuse et doit être inscrit dans un plan à moyen et long terme destiné à réformer de fond en comble un secteur bancaire et financier obsolète et
prendre en charge tous les obstacles qui peuvent se dresser face à une telle initiative. Discutons de ces points.
Premier point : les cryptomonnaies privées
Le développement significatif des monnaies virtuelles (MV) privées. Les nouvelles technologies, soutenues par les
progrès du chiffrage électronique et de l’informatique en réseau, ont favorisé un commerce mondial en ligne qui
a conduit à l’émergence de monnaies virtuelles (MV) dont la plus connue est le bitcoin. Parmi les 5000 MV en vigueur,
une cinquantaine ont leur valeur fixée par rapport à une monnaie d’Etat, le plus souvent le dollar américain. Ces MV ont
été introduites à partir de 2015 pour éviter la volatilité des cours des monnaies traditionnelles, volatilité considérée comme un obstacle majeur à leur développement. Les MV facilitent les échanges entre pairs en contournant les centres d’échange centraux traditionnels. Ainsi, deux milliards d’adultes ont pu ainsi avoir accès à un compte de transaction entre 2011 et 2022. Les plateformes numériques ont offert de l’emploi, l’accès et l’utilisation universelle d’un large éventail de services financiers et des prix raisonnables à un rythme soutenu. Ajoutons en outre qu’au vu du plafonnement des actifs
émis dans le processus de création d’une monnaie virtuelle, le risque d’inflation est éliminé. Certaines monnaies (comme
le Bitcoin) ont un plafond global et d’autres (comme l’Ethereum) ont un plafond annuel. A fin 2022, la capitalisation
financière des MV privées est de $820 milliards, par rapport à $2300 milliards à fin 2021. Cette chute s’explique par le
risque lié à la récente financiarisation des plateformes.
Les risques posés par les monnaies virtuelles (MV) privées
•La financiarisation des plateformes numériques d’échanges : A l’origine, le rôle de la plateforme est de permettre
à des clients d’échanger des monnaies numériques contre d’autres monnaies numériques ou des monnaies traditionnelles ou vice-versa. De ce fait, elles sont très peu régulées pour le moment. Mais lorsque des plateformes dépassent ce rôle précis et financiarisent leurs activités comme les marches boursiers et financiers traditionnels qui eux sont fortement encadrés (prêts, achats sur marges ou prêts de jetons cryptographiques qu’ils détiennent au nom d’investisseurs en échange de garanties, comme de l’argent ou d’autres), elles s’exposent à des risques considérables, y compris de faillite et de dilapidation des ressources des investisseurs (la récente affaire FTX).
• Les autres risques des MV privées : Dans la mesure où leurs mouvements sont corrélés à ceux d’autres instruments
financiers, les cryptoactifs pourraient conduire à l’amplification des chocs. Ils pourraient, dans certaines circonstances, remplacer la monnaie locale comme moyen d’échange, réserve de valeur et unité de compte. Les MV et leurs
technologies associées (notamment les registres basés sur des blockchains) évoluent rapidement et posent des risques
considérables en favorisant le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme, l’évasion fiscale et la fraude. Si à ce
stade, le faible volume des MV ne semble pas poser de risques sur la conduite de la politique monétaire, il en est tout autrement de la stabilité financière qui peut en être affectée à mesure que les nouvelles technologies deviennent plus largement utilisées. Par ailleurs, les cadres réglementaires sous-tendant les MV sont en gestation car ils impliquent des interventions transnationales. Ajoutons à cela le fait que de nombreuses MV opèrent en dehors du système financier conventionnel, compliquant leur suivi et régulation.
Le défi est de les réglementer sans pour autant étouffer l’innovation qui a guidé leur émergence.
Second point : les monnaies numériques des banques centrales (MNBC),
se situent encore loin derrière les MV privées. Les banques centrales sont en train de réfléchir aux voies et moyens pour épouser le trend naissant de la numérisation bancaire qui est en train de redessiner des pans entiers de l’activité économique et réduire le rôle de l’argent liquide. Une possibilité est d’émettre une monnaie numérique banque centrale (MNBC) – une forme numérique de monnaie fiduciaire largement accessible qui pourrait avoir cours légal. Si plusieurs banques centrales ont déjà étudié l’adoption des MNBC et de pilotes, beaucoup d’autres demeurent encore sceptiques face à ce trend. Leur opérationnalité passe en effet par la résolution de nombreuses questions qui permettent de matérialiser une devise (traçabilité des transactions, sécurité, limites de transaction, intérêts gagnés, rôle des dépôts en espèces et des dépôts bancaires commerciaux dans les paiements matière, etc.). Le sujet des cryptomonnaies est revenue sur le devant de la scène, notamment aux EtatsUnis où le gouvernement fédéral est en train de proposer un plan de réglementation des crypto-monnaies, reconnaissant leur popularité et leur potentiel de déstabilisation de la finance traditionnelle.
L’Algérie et son projet de création du dinar numérique banque centrale (DNBC) : un pas important qui demande une préparation minutieuse.
Des indicateurs de performance d’un secteur financier qui parlent d’eux mêmes sur les efforts à entreprendre pour le moderniser. Citons:
(i) un taux de pénétration bancaire faible soit environ 1 banque pour 25,000 habitants (la moyenne au Maghreb est de 1 pour 6000-10 000) ; (ii) une faible inclusion financière telle que le montre le nombre de déposants bancaires estimé à environ 3 millions ; (iii) de faibles niveaux d’intermédiation même si des progrès ont été réalisés, notamment un crédit total représentant environ 49% du PIB à fin 2021) ; (iv) des marges d’intérêt représentant en moyenne 2/3 du bénéfice d’exploitation, révélatrices de l’absence de concurrence ; (v) un niveau de crédit au secteur privé (24,3 % du total des crédits et 25% du PIB en 2021) relativement modeste, en comparaison internationale; (vi) une concentration des banques d’Etat qui représentent 86% des prêts à l’échelle du système, une domination n’incitant pas le secteur public à se remettre en question et encore moins progresser ; (vii) une capitalisation boursière de 67,4 milliards soit environ 1/3 du PIB avec uniquement 4 participants, signe d’un besoin de revoir la structure du financement de l’économie ; et (viii) un marché des titres à revenu fixe en progression lente et avec des obligations d’état qui représentent 8,5% du PIB, mais sans indices de référence et investisseurs institutionnels non bancaires. Un outil de financement moderne qui est négligé.
La création d’un DNBC serait alors un très bon pas dans la direction d’une modernisation du secteur financier algérien. En effet, en tant que nouvel actif émis par la banque centrale, il sera donc enregistré comme un passif de cette dernière ce qui lui octroie un certain poids. De façon générale, un tel actif pourrait améliorer l’efficacité et la sécurité des systèmes de paiement, réduire éventuellement les incitations à adopter des actifs cryptographiques et, en même temps, soutenir des objectifs de politique publique tels que l’efficacité et la stabilité des systèmes de paiement à l’ère numérique. La mise en place d’un DNBC est un travail complexe qui doit prendre en charge un certain nombre de contraintes et de préoccupations et de ce fait doit être inscrit dans une démarche plus vaste de réforme du système financier algérien.
Les conditions minimales à réunir sont les suivantes :
1. L’adaptation du cadre juridique : en effet, la loi de finances pour 2018 interdit explicitement l’utilisation de toute
crypto-monnaie en raison du fait que les cryptomonnaies échappent à toute régulation et contrôle de l’Etat.
2. La détermination d’un objectif précis à ce nouvel outil : inclusion financière ? renforcement de la résilience du
système bancaire ? ou promotion de la concurrence bancaire ? De l’objectif retenu, dépendra la conception du DNBC
car il n’y a pas de modèle standard. Dans le cas de l’Algérie, vu les indicateurs cidessus, il serait, à mon avis, judicieux de
retenir un objectif d’inclusion financière.
3. L’établissement d’un équilibre difficile entre la confidentialité due aux clients, la promotion de l’inclusion financière et la garantie de l’intégrité financière. Ces trois éléments portent pratiquement toute l’architecture du nouveau DNBC. En d’autres termes, le DNBC doit être rémunéré (pour attirer l’épargne) mais pas excessivement pour entrainer une désintermédiation financière (fuite devant les instruments traditionnels et risquer la stabilité financière). Par ailleurs, dans un pays disposant d’une économie informelle (environ 30 % du PIB) et une faible pénétration bancaire, la confidentialité relative des transactions en espèces doit être retrouvée dans une certaine mesure au niveau du DNBC (sans complaisance). Certains pays ont adopté une MNBC dite à «portefeuille à plusieurs niveaux», qui offrirait
un plus grand anonymat à des niveaux inférieurs de détention de MNBC. Une telle conception peut également contribuer à promouvoir l’inclusion financière, car les exigences d’intégration et de documentation des clients pourraient être
simplifiées à des seuils inférieurs.
4. La disponibilité de ressources et de capacités nécessaires adéquates. La mise en place d’un DNBC est un processus complexe exigeant des expertises pointues, notamment dans les domaines juridiques, règlementaires et les partenariats publics-privés. Des expertises disponibles auprès du FMI et des grandes banques centrales.
A. B. abdelbessaha@gmail.com>
