Bonsoir tout le monde,
Ce texte écrit, il y a plus de vingt ans, est toujours d’actualité. Il fait partie d’un recueil, “Les discours du Coeur”, publié en 2002 et retiré de la circulation , la même année, par décision de l’auteur.
Amis des mots, je vous souhaite une bonne lecture…
La Digue Arabe
Allo, madeimoselle, je vous prie
Passez-moi Alger !
Faites vite, je suis un peu pressé
Oui ? Alger la « blange » ?
Monsieur, je suis désolée
Elle n’est plus abonnée
Son contrat est terminé !
Comment ? Alger ne répond plus ? Alger la « blange » ? Oui, la « blange » ! Avant, c’était… blanche. Elle est devenue « blange ». C’est un dérivatif de boulangerie, car les « blangerois » ne vivent que pour « blanger ». C’est-à-dire manger du pain à l’œil cela va de soi sans jamais fournir une baguette de travail. On les appelle aussi les « khobzistes », c’est du pareil au même, car « khobza » et pain sont cousins germains. Néanmoins, Alger est très gentille ; elle n’est plus méchante. Son fils le plus dangereux a été mis hors d’état de cuire et pour lui donner du croûton, on vient de lui proposer une galette nationale : la réconciliation de l’eau et du feu pour faire un pain, moitié loup, moitie brebis, pour sauver en tout cas la bergerie. Vive le méchoui !
Ok ! Mademoiselle, passez-moi le Caire SVP !
C’est important, je vous dis !
Un instant monsieur ! Ne coupez pas ! Allô ? Parlez…
Allooo ? Allooo ? Le Caire ? Zuttt ! Coupé ! Ah non, ok ! Comment, ce n’est pas le Caire ? Ah ! C’est Riad ! C’est le summum du rire ! Elle est bonne celle-ci ! On ne vous trouve que lorsqu’on ne vous cherche pas ! Le pire, non seulement c’est un désert, mais ses habitants sont tous princes ou émirs : le reste c’est la population. Ma foi ! Il ne faut point s’étonner que Ben Laden soit à la tête d’un empire ! N’empêche…allooo ? Riad ? Je veux juste…zut ! C’est encore coupé !
Allooo ? Ouiii ! Rabat ? Je n’ai pas demandé Rabat… tout de même … ? De toute façon, il faut faire avec. Allo ? Rabat ? Je veux juste…il n’y a pas moyen, la ligne est très mauvaise. Rabat c’est à la mesure du sabbat et il ne faut point s’étonner de « mon ami le roi ».
Tazmamart n’est qu’un point obscur et le Sahara est plus marocain que Sebta et Melilla !
Allooo, mademoiselle ! Qu’est ce qui se passe chez vous enfin ? Il n’y a pas un pays arabe de libre ! Comment ? C’est ma faute ! Je ne sais pas ce que je veux ? Mais vous êtes malade ! Je vous demande de me passer ceci, vous faites cela ! Finalement c’est du travail arabe ce que vous faites là !
Pardon ? Vous avez Damas en ligne ? Pas de problème, allons-y pour Damas du moment que ça répond.
Allooo ? Damas ? Non ? Ici, c’est Beyrouth ! On vous entend déjà si mal !
Vous téléphonez de loin ? Quoiii ? Je ne sais pas ce que vous … merde !
Qui c’est qui fait des fritures ? Ce n’est pas l’heure de la bouffe ! Allez oust ! Les patates. Et que ça saute ! Justement les patates sautées ça me fait rappeler ma grand-mère, elle disait souvent « elles valent mieux qu’une grenade ou qu’un pin d’Alep ». Ah, Damascus ! C’est la vie de château avec ou sans plateau. Les mots sont faits pour nos ouailles. La guerre ? Oui ! C’est aussi pour nos ouailles. Tu sais, mon frère, nous voulons la paix. Et uniquement la paix. Alors frère, fous nous la paix ! Les fritures sur la ligne ? C’est le propre de la ligue arabe ! Ils se sont ligués contre un seul pays ! Leur seul ennemi juré dans le coin, vous avez deviné, j’ai nommé : Palestine.
Et puis la ligue fait dans l’arabisme aussi et surtout dans le panarabisme. La ligue borgne ne lorgne que d’un côté. Sa règle première c’est de ne jamais être d’accord. Et s’il arrive qu’il y’ait consensus, il y a toujours des ténors pour remettre le tapis. On y mange, on y boit et on y dort. On ne sortira jamais de l’auberge. Vive le resto arabe !
Allo ? Re allo ? Oui, cela ne fait rien ! Passez-moi Bagdad si vous l’avez en ligne ? Vous ne l’avez plus ? Quoi ? Elle est occupée ! Oui, il parait qu’elle est devenue yankee. Elle refuse le credo arabe. Elle veut se « samifier » une fois pour toutes. Je crois que ce n’est pas de sa faute, c’est la faute à la ligue. Elle avait son panier troué et l’Irak est tellement lourd qu’il est passé outre le Koweït, le petit américain de l’arabité. Il est aussi grand que sa capitale et il pète très haut, beaucoup plus qu’à l’horizontale !
On y voit même les flammes de ses flatulences de loin. Et puis, il faut savoir que la bannière étoilée a besoin d’étoiles pour que son ciel soit beaucoup plus éclairé. Le Moyen Orient est la seule lumière qui lui sied.
C’est de bonne guerre que l’Irak soit là, dans la mêlée. Les autres attendront. Leur tour viendra sûrement. Un après l’autre et tous seront enfin réunis ! Chouette une nouvelle ligue arabe en ligne ! Ah ! Maintenant je comprends pourquoi tous les arabes sont aux abonnés absents ! C’est qu’on est en train de changer les lignes !
Allooo ? Allooo ? Voilà ! C’est toujours occupé ! On y travaille dessus.
Otez ces hirondelles, pardon, ces pingouins blancs sur les câbles ! Vous verrez, la parole passera mieux ! Écoutez ! Vous n’êtes qu’une préposée ! J’irai me plaindre ! Là-haut, on m’écoutera sûrement ! Mais avant, je dois câbler à Tripoli.
Allooo ? Trois fois polie ! Et toutes les autres fois impôt lie.
Je veux une table ronde ! Vous regrettez ? Je dois voir avec Tunis ? Ok ! Zéro poli
Allo ? Tunis ? La verte olive qu’il ne faut presser qu’une fois mûre ! Je voudrais une table ronde ? Comment, Comment ronde ? Eh bien, ronde comme une table. Oui. Oui, rectangulaire, mais ronde. Comme une salle pour parler de l’Arabie. Vous n’avez pas ce genre d’objet ? Je dois voir du côté de Palestine ? J’ai essayé, elle est, tout le temps, occupée ! Chut ! Ne divulguez pas le secret ! C’est elle la brebis ! Eh bien, secret pour secret, moi, je ne suis pas mademoiselle ! Je suis
Monsieur Israël. Et sachez que depuis tout à l’heure vous n’appelez qu’en « payez chez nous ! »