Un simple geste de fin de match a suffi à déclencher une tempête artificielle. Lors de la rencontre Algérie–Congo, remportée par les Verts, Mohamed Amoura a chambré, comme on le voit mille fois dans le football, un supporter congolais devenu figure médiatique : Michel Kuka, connu pour rendre hommage à Patrice Lumumba en restant immobile, debout, tel une statue vivante.
Ce geste, banal dans un contexte sportif, a été immédiatement extrait de son cadre, puis requalifié politiquement par une presse marocaine proche du pouvoir — à l’image du site Le360, organe notoirement aligné sur les cercles du Makhzen — avant d’être amplifié par des réseaux d’influence bien identifiés. En quelques heures, le chambrage est devenu « insulte à Lumumba », et un épisode de football s’est transformé en procès moral.
L’accusation était grave, mais surtout infondée. Elle l’est d’autant plus qu’Amoura a publié un message clair et respectueux, reconnaissant son ignorance de la portée symbolique du supporter, évoquant donc une mauvaise interprétation, et réaffirmant sans ambiguïté son respect pour le Congo et son histoire. Cette mise au point, pourtant essentielle, a été ignorée, par ceux-là mêmes qui avaient construit l’indignation.
À mes yeux, cette polémique n’a jamais été une affaire de respect pour Lumumba. Elle relève d’une opération de cadrage, où des médias structurellement alignés utilisent l’émotion mémorielle comme levier pour disqualifier l’Algérie dès qu’elle gagne, dès qu’elle célèbre, dès qu’elle existe hors de toute tutelle symbolique.
Car paradoxalement, ce sont précisément ces attaques qui ont remis Lumumba au centre du débat, rappelant son combat, son assassinat, et surtout la mémoire africaine que certains prétendent défendre tout en la manipulant.
Lumumba, la révolution trahie
Patrice Lumumba fut l’un des plus grands leaders africains du XXᵉ siècle. Premier ministre du Congo indépendant, il incarna une Afrique souveraine, non alignée, refusant la confiscation de ses richesses et de sa destinée. Cette vision lui coûta la vie. En 1961, il fut assassiné à l’issue d’une cabale mêlant forces sécessionnistes congolaises et puissances étrangères.
Parmi les acteurs centraux de cette tragédie figure Moïse Tshombe, chef de la sécession katangaise, dont le rôle dans l’élimination de Lumumba est largement documenté dans les récits africains et historiques.
L’Afrique post-coloniale ne s’est jamais remise de cet assassinat fondateur. Mais elle n’a pas oublié non plus ceux qui, ensuite, ont choisi leur camp.
L’Algérie, terre de révolution et de cohérence
Dès son indépendance, l’Algérie a fait un choix clair : se tenir du côté des peuples, pas des bourreaux. Lumumba a été honoré sur le sol algérien, son nom donné à des rues, son combat intégré à une mémoire panafricaine assumée.
Lorsque Moïse Tshombe, figure centrale de la sécession katangaise et acteur majeur de la chaîne d’événements ayant conduit à l’assassinat de Patrice Lumumba, est renversé puis condamné à mort par contumace après l’arrivée au pouvoir de Mobutu, il choisit l’exil en Espagne. En 1967, l’avion privé dans lequel il voyage entre les îles Baléares est détourné et contraint d’atterrir en Algérie.
L’Algérie refuse alors de le livrer au Zaïre. Non par compassion, ni par amnésie historique, mais par refus d’être l’auxiliaire d’un pouvoir autoritaire né de la trahison du projet lumumbiste. Livré à Kinshasa, Tshombe n’aurait pas répondu devant une justice réparatrice, mais aurait été neutralisé au nom de la consolidation d’un régime sans légitimité populaire.
Face à cette alternative, l’Algérie adopte une ligne cohérente avec son histoire révolutionnaire : ni extradition, ni refuge confortable. Tshombe n’est pas libéré, mais maintenu sous contrôle, privé de toute capacité politique, jusqu’à sa mort à Alger en 1969.
Officiellement, il n’y eut ni procès ni sentence. Mais il est difficile de ne pas y voir une sanction sans mise en scène : pas d’asile doré, pas de retour en grâce, pas de réécriture possible de son rôle. Tshombe n’a pas payé devant un tribunal pour Lumumba ; il a payé par l’effacement.
Ce choix n’était ni vengeance ni absolution. Il disait autre chose, plus constant, plus exigeant : refuser les règlements de comptes des régimes autoritaires, tout en refusant que les fossoyeurs des leaders africains trouvent ailleurs un exil confortable, propre, et sans mémoire.
L’Algérie est allée plus loin. Elle a soutenu, politiquement et logistiquement, les mouvements révolutionnaires africains. Elle a même envoyé Che Guevara au Congo en 1965 pour tenter, en vain, de raviver la flamme de la résistance lumumbiste.
On peut discuter l’efficacité de ces choix. On ne peut pas discuter leur cohérence morale.
Quand d’autres protègent les dictateurs
Pendant que l’Algérie célébrait Lumumba, d’autres faisaient un choix inverse. Mobutu Sese Seko, fossoyeur du Congo, allié des puissances occidentales, responsable de décennies de prédation et de répression, n’est pas mort devant un tribunal africain. Il est mort tranquillement en exil, au Maroc, en 1997. Ce fait n’est pas une opinion. C’est un fait historique.
Et c’est là que la polémique Amoura–Kuka devient obscène : ceux qui ont offert refuge à Mobutu prétendent aujourd’hui donner des leçons de respect envers Lumumba, en instrumentalisant un geste de football.
Il y a là une contradiction morale impossible à masquer.
La vraie leçon
Quand l’Algérie gagne un match, célèbre ses joueurs et respecte ses adversaires, certains cherchent systématiquement à déplacer le débat. À salir. À provoquer. À fabriquer des scandales là où il n’y a qu’émotion sportive et fraternité africaine.
Mais l’histoire est têtue. Elle se souvient de qui a soutenu les révolutionnaires, et de qui a protégé les dictateurs.
Amoura et Kuka, finalement, auraient pu être main dans la main : l’un rappelant, sans le vouloir, l’histoire de Lumumba ; l’autre incarnant sa mémoire dans les tribunes. Ce sont les manipulateurs de l’ombre qui ont voulu transformer ce moment en fracture.
La morale est simple : on ne défend pas Lumumba avec des hashtags, mais avec une mémoire honnête.
Note finale
À tout malheur, il arrive parfois qu’émerge quelque chose de juste.
Cette polémique, née d’une mauvaise foi manifeste et d’intentions discutables, aura au moins eu un effet inattendu : elle a remis Patrice Lumumba au cœur du débat, là où beaucoup de jeunes générations, comme Amoura lui-même, ignoraient jusqu’à son histoire, son combat et son sacrifice.
Dans un monde saturé d’images rapides et de polémiques creuses, l’évocation de Lumumba dans les stades, sur les réseaux, puis dans les discussions, a permis de transmettre une mémoire que l’on croyait lointaine. Une mémoire africaine, révolutionnaire, exigeante.
Et une fois encore, le hasard n’est peut-être pas si fortuit : c’est par l’Algérie, par son histoire, par ses choix mémoriels constants, que cette transmission a ressurgi. Non comme un slogan, mais comme un rappel. Non comme une posture, mais comme un héritage.
Si cette séquence a permis à ne serait-ce qu’une génération de se demander : qui était Patrice Lumumba ? — alors cette polémique aura échoué dans son intention première, et réussi là où on ne l’attendait pas.
Hope&ChaDia
P.S: Il est aussi important et utile de rappeler un fait simple, concret, vérifiable, souvent ignoré dans les polémiques actuelles. La mémoire de Patrice Lumumba n’est pas brandie à la légère en Algérie, ni convoquée par opportunisme. Elle est inscrite dans l’espace public, dans la géographie même des villes, depuis l’indépendance. Le post ci-dessous, largement partagé, en donne une illustration précise et factuelle. Il mérite d’être lu pour ce qu’il est : un rappel de mémoire, pas un slogan.
Latifa Kharrat – Les Congolais savent-ils que « Patrice Lumumba »,… | Facebook

1 comment
Très bel article, bravo Hope Jzr