Le café Nedjma renferme en son microcosme un patrimoine spirituel significatif. Différents pans d’histoire, de musique, de dialogues lettrés,… s’y sont mêlés et relayés.
Ce mémoriel risque déperdition si les pouvoirs publics tournent le dos à la restauration de l’établissement fermé depuis 2015. Plus qu’un «Bered» de thé ou de café. Le lieu est une ouverture hétéroclite sur des fragments du patrimoine Constantinois. Situé entre la Médersa et le quartier Arbaine-Chérif, qui abritait l’imprimerie des Ulémas, le café Nedjma ouvrant sur la place Laâdjabi-Mohamed Tahar (exMolière), émettait jusque-là de la culture.
Une fois la rue Larbi-Ben M’hidi franchie, s’affiche un tableau désolant pour les âmes sensibles au patrimoine historique et culturel de la ville de Constantine. Le café emblématique Nedjma, dont la restauration a été programmée à l’occasion de la défunte manifestation Constantine capitale de la culture arabe 2015, n’a toujours pas revu son étoile. Un établissement barricadé. Et avec, des sons, des images, des non-dits émanant du beau monde qui y défilait. Une enseigne qui ne garde qu’un fragment de son astre, usé. Sa petite terrasse portant le nom de Mohamed-Tahar Ladjabi, (Ex Molière), à quelques mètres d’El Medersa, reste vide. Seuls les adeptes des lieux pourront sans peine remonter quelques brouhahas didactiques qui y fusaient parfois aux airs de maalouf, de Zedjel ou de Aissaoua. Connu beaucoup plus sous le nom de «El Gofla» le café Nedjma a cessé de brillé depuis avril 2015. C’est un pan important de l’histoire de Constantine qui est mis en veilleuse. Voire éclipser sans que des réponses ne parviennent concrètement aux interrogations de la population. Tandis que les Assemblées semblent avoir enterré cette page chargée d’histoire au motif que le dossier les dépasse. Personne ne présageait qu’une étable pour chevaux au début du 20e siècle allait devenir un minipatrimoine pour toute une ville. «Avant 2015, le café était une plaque culturelle tournante indéniable de Constantine», témoignent quelques personnes que l’on a accostées sur place. «On dirait que Constantine est en train de perdre toutes ses valeurs et belles choses. Il faudra mettre un terme à cette léthargie et massacre en sourdine en se constituant en associations actives qui portent bien leur nom pur défendre mordicus ce patrimoine de la ville», ont-ils ajouté. D’autres témoignages recueillis sur place laissent entendre que l’«équation est loin d’être complexe pour sacrifier un tel projet de restauration moyennant un modeste budget par rapport à ce que les autres chantiers de la ville en degré moindre en ont consommé. CCCA2015 a bouffé des milliards pour un résultat médiocre».
Une volonté de restauration oiseuse
Les pouvoirs publics ont exprimé leur intérêt de restaurer l’espace. L’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels (OGCB) s’en était chargé sous tutelle du ministère de la Culture. Le statu quo reste manifeste depuis après quelques petits rafistolages. Le café est cadenassé et le chantier à l’arrêt après une entame des travaux qui devaient s’achever dans un délai de vingt-mois. Le gérant des lieux en la personne de Beldjoudi espère une réactivation du projet. En vain. La relance tarde à voir le jour malgré les multiples sollicitations des autorités. L’appel formulé à l’ex ministre de la Culture est resté muet. Pourtant, les propriétaires sont restés fidèles à la tradition constantinoise. Point de métamorphose de l’espace en lui gardant son aspect originel cadrant avec la pure convention locale. De plus cet établissement qui a pignon sur rue n’a pas opté pour des commerces à tendance, la rue génère un chiffre d’affaires conséquent aux activités commerciales. L’espace fut aménagé en café en 1928 par son premier propriétaire Hadj Khodja Laâdjabi, appelé «El Gofla». La gérance du café reviendra à son fils Allaoua, mort en 1984 au niveau d’El Gofla, Beldjoudi Hadj Medjdoub, décède le 24 janvier 2005. C’est ce dernier qui, le 1er mai 1950, choisit de donner au lieu le nom de Nedjma. Le café Nedjma mérite d’être évoqué pour aiguillonner les âmes sensibles au patrimoine avec toute son étendue artistique et culturel. Cet établissement a vu pendant le siècle dernier le passage de plusieurs personnalités lettrées, politiques et artistes. Benbadis, Kateb Yacine, Malek Haddad, Houari Boumediene, Mohamed Boudiaf, Hadj M’hamed El Anka, Tahar Ouettar, Makek Bennabi, Abdelmoumène Ben Tobbal, Mohamed Bendjelloul, Mahieddine Bachtarzi, M’Hamed El Anka, Abdelkrim Dali… Ces lettres de noblesses ne devraient en aucun cas être ensevelies sous un quelconque prétexte. Le café Nedjma mérite un traitement exceptionnel. Il s’agit d’une mémoire à préserver.
Nasser Hannachi
horizons.dz 11.09.2021