JazairHope : VOTRE POINT DE VUE SUR L’INTERVENTION RUSSE EN UKRAINE, PENSEZ VOUS QUE C’EST UN PRÉLUDE À UN NOUVEL ORDRE MONDIAL? QU’EN EST-IL DES SANCTIONS CONTRE LA RUSSIE?
S.B : Certains s’empressent sans aucune vigilance critique et sous la dictée d’un profond ressentiment et d’une grande colère contre l’Occident, que je partage, à applaudir l’intervention militaire russe en Ukraine. Si l’Occident a fait fi du droit international en intervenant en Irak, en Syrie, en Libye… causant des centaines de milliers de morts, Poutine en intervenant en Ukraine s’est inscrit dans le même registre impérialiste. L’intangibilité des frontières et le respect des souverainetés nationales, des principes inviolables pour l’Algérie, doivent être défendus et opposés également à la Russie. Il en va de même pour certains de mes amis qui croient voir se constituer autour de la Russie un bloc géopolitique homogène comprenant notamment la Chine et l’Inde. Là encore, ils commettent à mon avis une erreur d’appréciation. S’il y a une convergence d’intérêts conjoncturelle, on est loin d’une alliance stratégique durable. Les intérêts nationaux de la Chine notamment, contrariés par une guerre qui risque de durer, finiront par se faire entendre. Il ne faut pas oublier que la Chine a été le pays qui a le plus profité de la mondialisation économique après son intégration à l’OMC en 2001 et qu’elle ne renonce pas à la nouvelle route de la soie qui la reliera à l’Europe et qui fera d’elle la première puissance économique mondiale. Personnellement, je ne crois pas à une refonte des institutions internationales pour l’émergence d’un nouvel ordre économique mondial juste et la construction d’une paix durable sous impulsion de la Russie. La culture politique de Poutine reste prisonnière de la logique de la guerre froide. Je reste convaincu qu’une telle perspective salutaire ne peut advenir, même si le chemin est loin d’être une sinécure, que si les africains prennent conscience de leurs intérêts propres et qu’ils nouent avec notamment les puissances chinoises et indiennes une alliance stratégique pour porter l’idée d’un nouveau Bandung.
Les africains ne doivent pas choisir « leur » impérialisme. Ils doivent prendre conscience de leurs intérêts propres et proposer un nouveau « Bandung » pour espérer peser sur les bouleversements géopolitiques à venir.
Choquant ! Un cours sur Dostoïevski, l’un des plus grands romanciers de l’histoire, le plus grand à mes yeux, est annulée à l’Université de Milan parce qu’il est russe ! L’Europe replonge-t-elle dans l’obscurantisme moyenâgeux
La Chasse aux artistes et aux sportifs russes en Occident. Bientôt des autodafés ?
JazairHope : OK UN NOUVEL ORDRE MONDIAL N’EST PAS A L’ORDRE DU JOUR, CEPENDANT LA CRISE EST SUFFISAMMENT AIGUË POUR IMPACTER D’UNE MANIÈRE OU D’UNE AUTRE DU MOINS LE FONCTIONNEMENT ACTUEL DE L’OTAN SINON SA DOCTRINE, AUSSI D’APRES VOUS EST CE QUE LE TEMPS JOUE EN FAVEUR DE LA RUSSIE?
S.B : Si le temps ne joue pas à moyen ou long terme en faveur de la Russie, il finira aussi par lézarder l’unanimité européenne de façade. Les USA qui auront réussi à renforcer l’OTAN et relancer leur complexe militaro-industriel tout en se tenant à bonne distance pour se concentrer sur la Chine laisseront les Etats européens s’enliser dans un débat sans fin sur une chimérique défense européenne. Pour les peuples européens, l’émotion sincère que suscite la détresse du peuple ukrainien finira par s’évaporer devant les effets boomerang des sanctions infligées à la Russie. Effets qui commencent déjà à se faire sérieusement sentir dans beaucoup de secteurs économiques.
Les puissances de l’OTAN doivent cesser de jouer à la roulette russe !
Pour des populations européennes nourries de consumérisme, la solidarité c’est bien mais pas au point de sacrifier leur confort matériel. Et lorsqu’elles s’apercevront que pour leurs dirigeants le sort de l’Ukraine était déjà scellé au premier jour de l’intervention russe, que le discours guerrier contre Poutine n’était que gueulante de comédie et qu’ils finiront par négocier avec lui les termes de la sécurité en Europe, elles laisseront alors couler une larme sur le sort des pauvres ukrainiens victimes de la Russie, des Etats occidentaux et… d’un président ukrainien dont le meilleur sort serait qu’il retourne rapidement à sa vocation d’acteur de série TV.
JazairHope : PLUS PRÉCISÉMENT, QU’ EST CE QUI SE JOUE ACTUELLEMENT, L’EFFONDREMENT DU RÈGNE PLANÉTAIRE DE LA DÉMOCRATIE DES MARCHES, LE RETOUR DE L’URSS OU JUSTE UN RÉÉQUILIBRAGE DES RELATIONS EST-OUEST?
S.B : Pour des millions de personnes, surtout dans certaines régions, le monde d’avant-intervention Russe en Ukraine n’était pas, et c’est le moins qu’on puisse dire, plus pacifique ou plus rassurant.
Plutôt que d’un basculement historique, il serait de mon de vue plus juste de parler d’un retour de l’Histoire que les occidentaux, avec les prédictions de Fukuyama, avaient vite fait d’enterrer pour proclamer, suite à l’effondrement de l’URSS, le règne planétaire de la démocratie libérale et du marché. Mais ce retour de l’histoire ne signifie pour autant pas un retour à la guerre froide. La Russie mais également la Chine ne proposent pas de modèles alternatifs au capitalisme mais juste des variantes de celui-ci centrées sur l’omnipotence de l’Etat. Ce retour de l’Histoire sera probablement celui d’une revanche des Nations, et des peuples, face aux logiques d’empire. Plus de gendarme du monde, rôle que les américains ne veulent plus ou ne peuvent plus assumer, mais un monde multipolaire organisé autour de grandes Nations-puissances qui entrent en concurrence impitoyable. Un monde plus dangereux encore qui exigera pour prévenir les guerres, – qui restent, selon la formule de Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens -, une refonte radicale des institutions internationales pour l’avènement d’un nouvel ordre économique plus juste. Cette vieille idée qui a germé à Bandung et porté brillamment par l’Algérie dans les années 70 retrouve aujourd’hui une grande pertinence historique. Je reste convaincu que notre pays, à l’échelle qui est la sienne, pourra dans ce nouveau contexte qui se dessine, retrouver un vrai leadership en Afrique pour peu que ses dirigeants aient de l’ambition pour leur peuple et fassent preuve d’audace politique ainsi que d’un sens aigu de l’Histoire.
JazairHope : EN ALGÉRIE, CERTAINS PENSENT AU CONTRAIRE CETTE CRISE EST UNE OPPORTUNITÉ POUR SE RAPPROCHER DE L’OTAN
S.B : Des pseudo-démocrates algériens, en embuscade derrière le « hirak » pour mettre à genou non pas le système mais l’Etat national en ciblant l’ANP en tant qu’Institution, prennent fait et cause pour l’OTAN. Leur raisonnement absurde les conduit à penser que l’isolement de Poutine et de la Russie ouvrirait mécaniquement la voie à un affaiblissement du régime algérien. Ces aliénés politiques, qui ont déjà tenté d’embrayer en 2001 sur lesdits ‘’printemps arabes’’ , n’ont tiré aucune leçon historique et pensent encore que les interventions en Irak, en Syrie, en Libye…se sont produites au nom de la démocratie et des droits de l’homme !
J’ose une provocation envers nos vénérables « démocrates » adeptes de l’Occident ! En «migrant» des chaînes d’information continue françaises vers l’ENTV, je me suis senti bizarrement beaucoup mieux !
Une pseudo-démocratie néolibérale à l’ukrainienne inféodée à l’atlantisme, voilà ce que fut la grande promesse des partisans d’une « révolution colorée » en Algérie.
Même si je n’éprouve aucune sympathie pour Poutine et que je désapprouve la méthode guerrière utilisée, il faut reconnaître qu’il bouscule sérieusement l’hégémonie politique et idéologique d’un Occident qui a fait des droits de l’homme et de la démocratie, ces grandes conquêtes de l’humanité, des prétextes pour détruire des Etats et plonger des populations entières dans la guerre civile et la misère.
Une opposition patriotique est celle qui, tout en étant critique vis-à-vis du pouvoir et de ses options politiques et stratégiques, s’interdit toute complaisance ou compromission avec les ennemis de la Nation.
JazairHope : NOTRE PAYS S’EST ABSTENU LORS DE LA RÉSOLUTION DE L’AGE DE L’ONU CONDAMNANT LA RUSSIE, N’EST CE PAS UN RISQUE ÉTANT DONNÉES LES RELATIONS ALGEROS-RUSSES PARTICULIÈREMENT BONNES?
S.B : Les 35 Etats dont l’Algérie, et à leur tête la Chine, qui se sont abstenus lors du vote de la résolution de l’assemblée générale extraordinaire de l’ONU condamnant la Russie, seraient bien inspirés de prendre une initiative diplomatique forte pour créer un climat favorable à des négociations en vue d’un retrait de l’armée russe de l’Ukraine en contrepartie de la neutralité de cette dernière, de garanties sérieuses pour la sécurité de la Russie à travers notamment un arrêt de l’expansion de l’OTAN vers l’est et en ouvrant une réelle perspective pour une refonte radicale des institutions internationales pour un nouvel ordre économique international juste.
En s’abstenant lors du vote de la résolution de l’assemblée générale extraordinaire de l’ONU contre la Russie, l’Algérie a adopté une position conforme à ses intérêts nationaux.
Nos dirigeants doivent avoir plus d’ambition pour l’Algérie. Notre histoire, notre révolution et notre importance géostratégique doivent nous conduire à jouer un rôle de premier plan, notamment dans notre environnement immédiat. La France qui vient d’annoncer son départ du Mali n’a pas vocation non plus à rester dans la région du Sahel. Si la coopération demeure nécessaire, elle doit avoir pour objectif, à terme, d’en finir avec toute présence militaire étrangère. C’est aussi une question de sécurité nationale. L’Algérie peut et doit aider les États de la région à prendre en charge leur sécurité et leur développement et neutraliser les logiques impériales et néocolonialistes.
JazairHope : RESTONS EN ALGÉRIE, NOUS VENONS DE FÊTER LE 3EME ANNIVERSAIRE DU HIRAK, LES INSTITUTIONS ONT ÉTÉ REBATIS CONSTITUTIONNELLEMENT, LE POUVOIR PROCLAME QUE L’ALGÉRIE EST EN PHASE NOUVELLE, PAR AILLEUR L’OPPOSITION EST ABSENTE DONNANT L’IMPRESSION DE N’EXISTER QUE DANS UNE CONFIGURATION DE CONFRONTATION, JUSQU’À UN ENLISEMENT PROCHAIN RÉSULTAT DE L’ABSENCE D’UN CONTRE POUVOIR, COMMENT SORTIR DE CE CERCLE VICIEUX ‘’POUVOIR FORT, OPPOSITION FAIBLE, CRISE, PEUPLE APPELÉ À LA RESCOUSSE, CONFRONTATION POUVOIR-OPPOSITION’’ ?
S.B : La question centrale qui se pose à notre pays n’est pas celle de la nature du régime politique mais plutôt celle de l’incarnation du pouvoir et du projet politique. A l’heure où l’exigence populaire, partout dans un monde de plus en plus instable et dangereux, est celle d’un pouvoir fort, d’un État fort capable de protéger ses citoyens et d’assurer la paix, la sécurité, la justice et la prospérité, nous en sommes, en Algérie, à nous interroger, encore et toujours, sur qui détient réellement le pouvoir.
Par ailleurs, Les vrais patriotes sont otages des factions compradores et corrompues qui veulent privatiser l’Etat et des extrémistes islamistes et identitaires qui cherchent son effondrement. A défaut d’un sursaut national qui réhabilite le politique et la politique, la gestion exclusivement technocratique et sécuritaire du pays ne fera qu’exacerber dangereusement les tensions et approfondir les fractures sociales, sur fond de rivalités claniques aux allures ubuesques.
Aussi, cette inclinaison, vrai réflexe pavlovien, du pouvoir à ruer dans les brancards et à débusquer derrière la moindre critique objective formulée ici ou ailleurs, des tentatives de déstabilisation risque de devenir inaudible voire contre-productive. Et à force de crier systématiquement au loup, on risque de banaliser les vrais dangers qui pèsent sur le pays. Ces derniers, et c’est un truisme que de le dire, s’alimentent des lourdes défaillances internes.
S’il n’est pas question de tout peindre en noir ou de jouer aux cassandres en prophétisant l’imminente explosion sociale qui raviraient les enragés de la « chute du système » et les revanchards de tous bords, ce serait un grave déni que de croire qu’une propagande de bas étage peut balayer les inquiétudes grandissantes que suscite la situation économique du pays. Il ne s’agit évidemment pas d’applaudir un rapport de la Banque mondiale conforme à la doxa néolibérale et aux privatisations tout azimut des services publics mais de mettre en lumière l’absence d’une stratégie claire et cohérente de développement économique qui est tout le contraire de cet amalgame de recettes économiques et financières qui risquent de transformer le pays en une véritable usine à gaz.
C’est cela que les apprentis-propagandistes des médias officiels et officieux doivent interroger si on veut aider le pays à sortir de l’ornière plutôt que de s’entraîner à qui gagnera le trophée du meilleur imbécile parmi les zélateurs. Surtout que le chef de l’état a lui-même reconnu, au détour d’un entretien en juin dernier avec le magazine français Le Point, que « nous avons une économie sous-développée et désarticulée » et, plus édifiant encore, lorsqu’il affirma lors de la cérémonie d’installation des membres du CNESE que « nous n’avons pas une économie, nous avons une pseudo économie” !
Idéalement, nous avons besoin d’une authentique « révolution citoyenne », – qui transforme les sujets en citoyens, c’est-à-dire en acteurs prenant en main leur histoire et leur destin-, suppose l’investissement politique, méthodique et organisé des espaces sociaux, politiques et institutionnels pour proposer des projets alternatifs.
La révolte émotive, l’agitation et le radicalisme infantile, dépourvus de toute réflexion stratégique, ne conduisent qu’à des situations chaotiques, propices aux « révolutions de palais » et aux ingérences étrangères.
Analyste Politique,
Ex Cadre Dirigeant du FFS.
