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La société marseillaise Eurolinks, fabriquant de maillons pour armes automatiques, a expédié au moins 800 kg de ces composants fin octobre vers Tel Aviv, d’après l’enquête menée par Marsactu et Disclose. Des armes comprenant ces composants ont pu être utilisées à Gaza contre des civils. À Marseille, un collectif citoyen souhaite mettre en cause l’entreprise.
C’est une partie de Château-Gombert (13e arrondissement) qui semble encore hésiter entre quartier résidentiel et zone d’activités. Autour de l’usine Eurolinks, rue Louis Leprince-Ringuet, se côtoient des résidences de standing, des entreprises du secteur technologique, un collège de 900 élèves, une bastide entourée de grands pins et d’anciens terrains agricoles qui commencent à se couvrir de coquelicots. Fabricant de liens ou “maillons” pour munitions à Marseille depuis presque 70 ans, Eurolinks a déménagé l’essentiel de son activité de production dans cette usine de 4000 m² il y a deux ans, même si son siège social est toujours au 15, boulevard Richard, son site historique à la Pointe-Rouge. Avec 13 millions d’euros de chiffre d’affaires et 106 000 euros de bénéfice en 2022, le business de cette entreprise, qui emploie environ 70 personnes, se porte plutôt bien. Et tant pis si, parfois, sa production se retrouve entre les mains de milices islamistes en Somalie ou en Syrie, comme l’avait raconté le Ravi en 2021.
“Nous sommes fiers d’avoir exporté nos liens partout dans le monde depuis 1955”, affirme d’ailleurs en anglais sur son site internet l’entreprise familiale marseillaise, tout en soulignant être “le seul producteur de liens en France depuis le début des années 1980″. Les pays destinataires de sa marchandise sont en effet nombreux : Allemagne, Italie, Singapour, Espagne, Canada… et Israël. Marsactu et Disclose sont en mesure d’affirmer que, le 23 octobre dernier, des dizaines de cartons contenant des liens pour munitions de fusils mitrailleurs étaient ainsi en passe d’être expédiés vers Ramat Hasharon, une ville au nord de Tel Aviv.
Sur le bordereau des cartons en question (photo ci-dessous), on peut lire que cette commande est destinée à IMI Systems, une entreprise anciennement propriété de l’État hébreu – elle s’appelait alors Israel Military Industries –, qui a été rachetée en 2018 par le groupe Elbit Systems. IMI Systems se présente comme “le leader mondial des munitions de petit calibre et le fournisseur exclusif des forces israéliennes de défense”.
“Il y avait des dizaines de colis identiques, disposés sur une palette. L’empilement faisait presque deux mètres de haut”, précise notre source. Chaque carton pesant 22 kg, on peut estimer, d’après sa description, qu’environ 800 kg de liens pour munitions ont été envoyés en Israël fin octobre par Eurolinks.
Depuis les massacres du 7 octobre perpétrés par le Hamas en Israël, qui ont causé la mort de 1290 personnes et fait plus de 7500 blessés, le gouvernement israélien a lancé une offensive d’une ampleur inédite sur la bande de Gaza. À ce jour, près de 32 000 personnes y ont été tuées, des femmes et des enfants pour 70%. Depuis des mois, les déclarations officielles se sont succédées, notamment de la part de la France, pour dénoncer la situation humanitaire catastrophique et un bilan humain effrayant, jusqu’au vote du Conseil de sécurité de l’ONU ce lundi 25 mars en faveur d’un cessez-le-feu immédiat. Le 12 février dernier, Josep Borell, le haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, lançait, pour appeler à un arrêt des livraisons d’armes occidentales : “Si vous pensez que trop de gens se font tuer, peut-être devriez-vous fournir moins d’armes ?”
MOBILISATION LOCALE EN CONSTRUCTION
Suivant ce même raisonnement, un collectif marseillais s’est constitué il y a quelques semaines pour “s’organiser contre l’industrie de l’armement dans les Bouches-du-Rhône“. Il regroupe aujourd’hui plus de 25 organisations, syndicats ou partis politiques (dont les Soulèvements de la Terre 13, Marseille Gaza Palestine, BDS Provence, Tsedek, Technopolice Marseille, LFI, le NPA, SFA-CGT, Sud éducation…) et appelle à un rassemblement devant l’usine d’Eurolinks le 1ᵉʳ avril.
L’objectif est de signifier “qu’on peut agir un peu partout sur le territoire pour rappeler l’État et les entreprises françaises à leurs responsabilités”, explique le comité local des Soulèvements de la Terre 13. En ciblant Eurolinks, entreprise “d’une autre échelle que celle des géants de l’armement français comme Thalès ou Safran“, il s’agit de “pointer du doigt les multiples maillons actuels et enrayer les mécanismes d’un complexe militaro-industriel international qui soutient le génocide en cours”, souligne le comité local du mouvement écologiste.
Ces maillons permettent de relier les balles entre elles afin d’assurer une cadence soutenue de tir (…) Donc de pouvoir tuer plus, et plus vite.
Le collectif Technopolice
Si les petits “maillons” métalliques produits par Eurolinks peuvent sembler dérisoires par rapport à la machine de guerre israélienne et aux centaines de millions de dollars d’armes que lui vendent les États-Unis, le collectif Technopolice Marseille souligne le rôle joué par ces liens pour munitions dans la guerre en cours, dont les civils palestiniens sont les principales victimes : “Ils permettent de relier les balles entre elles afin d’assurer une cadence soutenue de tir, à savoir de pouvoir tirer le plus de balles possibles par minute ou par seconde. Donc de pouvoir tuer plus, et plus vite”.
DES MITRAILLEUSES SEMBLABLES UTILISÉES À GAZA
Effectivement essentiels au fonctionnement des fusils mitrailleurs, ces liens métalliques s’accrochent entre eux et accueillent chacun une balle, formant ainsi une chaîne de munitions qui permet de tirer en rafale sur une cible, à raison de 17 balles par seconde, d’après la chaîne Youtube de cet ancien soldat américain. Les liens destinés à IMI Systems sont de type M27, pour des munitions de 5.56 mm, d’après la photo du bordereau sur les cartons d’Eurolinks. S’ils sont conçus à l’origine pour les fusils de type M249, largement utilisés par l’armée américaine, ils sont tout à fait adaptés au Negev 5, l’un des fusils mitrailleurs de l’armée israélienne, que fabrique l’entreprise Israel Weapon Industries (IWI), une ex-filiale d’IMI Systems. “Israël a développé le fusil mitrailleur Negev précisément parce que les munitions de 5.56 mm sont omniprésentes au sein des pays de l’OTAN et de leurs alliés”, explique Shir Hever, économiste spécialiste de l’industrie israélienne de la sécurité et coordinateur du mouvement palestinien BDS pour un embargo militaire à l’encontre de l’État hébreu. “Les munitions 5.56 du Negev sont interchangeables avec les fusils M249”, confirme-t-il à notre partenaire Disclose.
Ce sont justement ces balles de 5.56 x 45mm, caractéristiques de l’OTAN et utilisées par l’armée israélienne, qui sont à l’origine des blessures de 200 victimes du “massacre de la farine”, d’après une enquête de Euro-Med Human Rights Monitor, une ONG de défense des droits humains basée à Genève. Le 29 février dernier, au petit matin, des centaines de Gazaouis affamés attendaient l’une des rares livraisons d’aide alimentaire lorsque des soldats israéliens ont ouvert le feu, avec des “fusils d’assaut M4 et Tavor, ainsi que des mitrailleuses légères comme le Negev“, selon l’ONG. Bilan de ce drame : 112 morts et 750 blessés.
L’armée israélienne a reconnu des “tirs limités” de ses soldats qui se sentaient “menacés”, et a fait état “d’une bousculade durant laquelle des dizaines d’habitants ont été tués et blessés, certains renversés par les camions d’aide”. Le 14 mars, le même scénario se répète, une autre distribution se soldant par la mort d’au moins 20 Palestiniens et plus de 150 blessés.
DES LIVRAISONS JUGÉES NÉGLIGEABLES PAR LA FRANCE
Réagissant à la tuerie du 29 février, Emmanuel Macron avait exprimé sur Twitter sa “profonde indignation face aux images qui nous parviennent de Gaza où des civils ont été pris pour cible par des soldats israéliens”. Le gouvernement français n’a pas décidé pour autant de mettre un terme à ses livraisons de matériel militaire à Israël, contrairement aux Pays-Bas, à l’Espagne, à la Wallonie belge, rejoints le 19 mars dernier par le Canada. Après le 7 octobre, la France a d’abord plaidé pour le “droit à se défendre” de l’État hébreu, dont 138 ressortissants et ressortissantes sont toujours retenus en otages à Gaza. “Israël a le droit de se défendre, et le devoir de le faire dans le respect du droit international, et donc de protéger les populations civiles“, déclarait ainsi le 24 octobre Catherine Colonna, alors ministre des Affaires étrangères, à la tribune des Nations unies. Même si le discours de l’exécutif français s’est ensuite infléchi, appelant le 9 novembre à un cessez-le-feu, puis dénonçant mi-février “un bilan humain et une situation humanitaire intolérable” à Gaza, les exportations militaires n’ont pas cessé.
La position est assumée par le ministère des Armées, qui souligne régulièrement que le matériel militaire français vendu à Israël ne représente que 15,3 millions d’euros en 2022, soit 0,2% des exportations d’armes de la France. Pas de quoi rivaliser avec les contributions de l’Allemagne et du Royaume-Uni, principaux fournisseurs en Europe de l’armement israélien, sans parler bien sûr des États-Unis.
Le gouvernement français estime que les livraisons d’armes à Israël concerne “uniquement [un] système complètement défensif”
Le 27 février dernier, lors d’une commission parlementaire, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a réitéré cet argument des livraisons négligeables. Répondant à une question du député LFI Aurélien Saintoul sur le sujet, il a ajouté que les licences accordées récemment par la CIEEMG (Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, qui donne son avis sur les exportations d’armes avant validation par le Premier ministre, ndlr) “ont permis de faire des composants sur des missiles du Dôme de fer, c’est-à-dire uniquement sur un système complètement défensif”. Une affirmation répétée presque mot pour mot le 20 mars par la porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot, mais que les livraisons d’Eurolinks à IMI Systems viennent contredire.
Sollicité par Disclose et Marsactu, le ministre des armées, Sébastien Lecornu, n’a pas donné suite à nos questions. Il a en revanche réagi, quelques heures après la publication de notre enquête, en assurant que la licence accordée à Eurolinks “ne concerne que de la réexportation” et que ladite licence “ne donne pas droit à l’armée israélienne d’utiliser ces composants”.
Une affirmation reprise dans la foulée par le PDG d’Eurolinks. Indisponible pour répondre à Disclose et Marsactu avant publication, Jean-Luc Bonelli indique par courriel : “Les licences qui nous sont octroyées par les autorités [françaises], contraignent IMI Systems à n’utiliser nos maillons que pour les cartouches destinées à leurs clients étrangers”.
POUR AMNESTY, CES ARMES “POURRAIENT SERVIR À COMMETTRE UN GÉNOCIDE”
Plusieurs ONG (Médecins du Monde, Save the Children, Oxfam, Handicap International) considèrent que la France est en contradiction avec les traités internationaux qu’elle a signés en continuant à fournir du matériel militaire à Israël. Amnesty International rappelait ainsi fin février, dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, que le Traité sur le commerce des armes stipule qu’un État signataire ne peut vendre d’armes à un autre État s’il a “connaissance […] que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, […] ou d’autres crimes de guerre”. Même chose pour la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Et l’ordonnance de la Cour internationale de justice estimant qu’il existait un risque de génocide à Gaza, en janvier, est venue rajouter un autre argument légal à la position des ONG.
Dans l’onglet “historique” du site internet d’Eurolinks, on peut lire que l’entreprise a prospéré dans les années 1950 en fournissant des maillons pour l’armée française en Indochine et en Algérie. À l’époque, des dockers avaient bloqué les bateaux d’armes en partance pour les territoires coloniaux de la France en Asie. La lutte locale initiée aujourd’hui contre l’industrie de l’armement entend rouvrir ce débat, à l’heure où la situation continue de s’enliser à Gaza.
L’article de nos partenaires de Disclose est à retrouver ici.
