Une émission qui met à nu les contradictions chinoises
L’émission Neutrality Studies consacrée à la position chinoise sur Gaza a dévoilé un angle diplomatique rarement discuté avec cette honnêteté. L’abstention de la Chine au Conseil de sécurité concernant une résolution confiant à l’ONU — et donc indirectement à Donald Trump — la gestion de Gaza jusqu’en 2027 semble, au premier regard, une simple manœuvre diplomatique. Mais lorsqu’on écoute l’analyse de Zhang Sheng, on découvre un paysage beaucoup plus dense : tensions internes, prudence stratégique, mémoire historique, rapports difficiles avec Israël et montée d’un sentiment populaire très pro-palestinien.
Ce moment médiatique met en lumière ce que les observateurs n’avaient pas encore suffisamment pris en compte : la Chine est traversée par une évolution idéologique profonde. Une Chine où l’État agit avec une prudence millimétrée, mais où la société s’est déjà positionnée politiquement de manière nette. Et cette divergence, rarement assumée publiquement, devient soudain visible, presque palpable.
La longue histoire sino-palestinienne : de Mao à la diplomatie économique
L’histoire sino-palestinienne est d’abord une histoire de luttes. Dans les années 1950 et surtout dans les années 60–70, Pékin se voyait comme l’avant-garde des mouvements d’émancipation du tiers-monde. La Chine maoïste finançait, entraînait ou soutenait diplomatiquement des mouvements anti-coloniaux de l’Asie à l’Afrique. La cause palestinienne, perçue comme une lutte de libération contre une implantation coloniale soutenue par l’Occident, s’inscrivait parfaitement dans cet imaginaire politique.
Pendant cette période, la Chine était parfois plus radicale que les pays arabes eux-mêmes. Le Fatah, le FPLP et même des délégations de combattants palestiniens avaient des contacts étroits avec Pékin. La rhétorique officielle chinoise décrivait Israël comme un “avant-poste impérialiste en Asie de l’Ouest”, sujet largement documenté dans les archives diplomatiques de l’époque.
Puis vinrent les années 1980 et les réformes économiques. Pékin adopte une posture plus pragmatique, ouvre ses marchés et cherche à attirer technologie et capitaux. Israël, très en avance dans la tech, devient un partenaire de choix. Pékin investit dans des infrastructures israéliennes, notamment le port de Haïfa. Netanyahou convainc la Chine d’investir sans modération, lui vendant l’idée d’un partenariat stratégique.
Ce “rapprochement économique” s’est fait sans rupture du soutien politique traditionnel à la Palestine — créant dès lors une forme de double discours assumé : Palestine sur le plan moral, Israël sur le plan économique. Ce paradoxe a fini par devenir un problème dès que Gaza a explosé. Les contradictions accumulées depuis trente ans se sont révélées, de manière brutale.
L’échec spectaculaire de la propagande israélienne en Chine
Après le 7 octobre, la diplomatie israélienne a tenté une percée frontale en Chine. L’objectif : forcer Pékin à condamner explicitement le Hamas. Mais les méthodes employées ont produit l’effet inverse.
L’épisode de Noa Argamani — otage d’origine chinoise du côté maternel — a été utilisé par l’ambassade d’Israël comme un levier émotionnel. Sauf que l’ambassade a diffusé des informations fausses : elle affirmait qu’elle était “citoyenne chinoise née à Pékin”, alors que les médias chinois ont rapidement prouvé qu’elle n’était pas chinoise, qu’elle avait rompu son contrat universitaire financé par Pékin dans les années 80, qu’elle s’était installée en Israël, et qu’elle s’était délibérément défaite de sa nationalité d’origine.
Non seulement l’histoire n’a pas fonctionné, mais la réaction de l’opinion chinoise a été virulente. Les internautes ont accusé Israël de manipuler les émotions chinoises. Le ministère chinois des Affaires étrangères a dû répondre à plusieurs questions, embarrassé par l’instrumentalisation d’un dossier qui touchait la sensibilité nationale chinoise.
Lorsque des milliers de jeunes Chinois ont envahi les commentaires du compte Weibo de l’ambassade d’Israël pour dénoncer Gaza, le compte a d’abord censuré, puis fermé complètement les commentaires, exposant une contradiction criante : la démocratie autoproclamée d’Israël incapable de tolérer l’expression publique de citoyens étrangers.
Cette humiliation numérique a marqué un tournant psychologique : l’immunité symbolique dont Israël jouissait en Chine depuis les années 1990 s’est effondrée.
Les “sayanim de Chine” : dérapent et échouent
Pendant des décennies, un réseau informel — universitaires occidentalisés, experts en relations internationales, consultants de multinationales liées à la Silicon Valley, influenceurs culturels fascinés par “l’innovation israélienne” — a servi de relais officieux des intérêts israéliens en Chine. Leur rôle : lisser l’image d’Israël, présenter Gaza comme un sujet complexe, minimiser la dimension coloniale, intégrer Israël dans le récit chinois de la modernisation.
Ce réseau, typique de la doctrine des sayanim, fonctionnait discrètement, mais efficacement. Jusqu’à Gaza. Dès les premiers jours, ces relais ont essayé de reproduire leurs schémas habituels : articles explicatifs, “contextualisation”, influence dans les think tanks universitaires, tentatives de ramener le débat sur le terrain technologique (“Israël, un modèle d’innovation”).
Mais la société chinoise de 2023–2025 n’est plus celle de 2005.Gaza a renversé le rapport de force : pour la première fois, ces réseaux ont perdu leur crédibilité sociale. Ils se sont faits accuser de défendre des intérêts étrangers, ce qui en Chine est particulièrement mal vu. Plusieurs d’entre eux ont même été contraints de retirer ou modifier leurs publications. Leur influence, autrefois visible, s’est évaporée en quelques mois.
Gaza réactive la mémoire maoïste et bouleverse la société chinoise
Ce rejet des narratifs israéliens par la société chinoise n’est pas qu’un réflexe émotionnel : il s’appuie sur un fond idéologique profond. La jeunesse chinoise, marquée par l’humiliation historique de son propre pays face aux puissances coloniales, a immédiatement fait le parallèle. La comparaison entre Gaza et Nankin — massacre commis par le Japon impérial en 1937 — s’est imposée sur les réseaux sociaux. Les vidéos d’archives, les films chinois sur la résistance anti-japonaise, et les textes maoïstes sur les luttes de libération ont ressurgi massivement.
Pour beaucoup de jeunes Chinois, voir Gaza bombardée rappelle la manière dont leur pays a été écrasé et pillé pendant un siècle. La lecture du conflit est redevenue décoloniale, presque instinctive. Et ce retour à la pensée maoïste n’est pas anecdotique : il s’agit d’un réveil politique généralisé chez une génération que l’Occident croyait apolitique.
Pourquoi Pékin s’est abstenu : stratégie froide et calcul diplomatique
Dans ce contexte, l’abstention chinoise au Conseil de sécurité apparaît comme un geste profondément stratégique. Pékin rejette clairement la résolution : absence de mention du rôle des Palestiniens, introduction d’une administration externe, présence implicite d’Israël comme puissance pivot, flou total sur le retrait israélien. Tout cela va à l’encontre de la doctrine chinoise.
Mais la Chine ne veut pas entrer en confrontation directe avec Washington. Pour Pékin, un veto n’est pas un outil symbolique. C’est une déclaration de guerre diplomatique. S’il est posé, il doit être suivi d’actes, de soutien matériel, d’un engagement concret. Or Pékin estime — lucidité ou cynisme — qu’elle n’a pas les leviers pour s’opposer efficacement à la mise en œuvre d’un plan signé par Washington et accepté par la plupart des capitales arabes.
Il y a aussi un autre facteur révélé dans l’émission : la Chine ne croit plus réellement en la capacité du droit international à protéger la Palestine. Après deux ans de massacres sans conséquence diplomatique pour Israël, Pékin considère que les résolutions de l’ONU ne sont que des textes sans force. Une abstention vaut alors mieux qu’un veto “inutile” qui mettrait en péril la crédibilité diplomatique chinoise.
Une diplomatie chinoise en pleine recomposition
La stratégie historique de la Chine au Moyen-Orient — être un partenaire de tout le monde, ne froisser personne, être le grand arbitre neutre — s’effondre sous ses propres contradictions. Les investissements en Israël deviennent politiquement toxiques. Les relations avec l’Iran, bien qu’étroites, ont été fragilisées par les frappes israéliennes et la faiblesse militaire iranienne récente. Les monarchies du Golfe se rapprochent des BRICS, mais restent arrimées à Washington.
Résultat : Pékin comprend qu’elle doit désormais choisir. Pas nécessairement un camp militaire, mais un axe politique. Et cet axe semble de plus en plus clairement s’orienter vers la résistance anti-impérialiste régionale.
Lutte armée vs terrorisme : la doctrine chinoise assumée
La Chine distingue fondamentalement la résistance armée d’un peuple occupé du terrorisme. Cette distinction est d’ailleurs inscrite dans les discours officiels, y compris devant la Cour internationale de justice. Pékin affirme que les peuples colonisés ont le droit de recourir à la lutte armée.
Ainsi, la Chine refuse catégoriquement d’appeler le Hamas une organisation terroriste. Elle refuse également la notion occidentale de “terrorisme islamiste” utilisée indistinctement. Ce n’est pas parce qu’elle approuve l’idéologie du Hamas, mais parce qu’elle analyse les conflits à travers le prisme de la souveraineté et de l’occupation.Ce cadre idéologique est un pilier du maoïsme diplomatique, hérité de la propre histoire chinoise de résistance aux invasions étrangères.
Gaza dévoile les doubles standards occidentaux
Lorsque l’Occident accuse la Chine de génocide au Xinjiang, puis refuse de qualifier Gaza de génocide malgré des preuves accablantes, le choc cognitif est immédiat pour les Chinois. Cette hypocrisie est devenue l’un des moteurs du basculement d’opinion contre Israël.
En août 2025, un rapport officiel chinois accuse les États-Unis d’être “complices du génocide” — une formulation historique, qui montre un tournant dans la diplomatie chinoise. D’autant que certains diplomates chinois, notamment le consul général à Osaka, ont comparé directement Israël à l’Allemagne nazie, sans que Pékin ne le sanctionne. Un signe révélateur : une partie de l’appareil d’État est désormais alignée sur l’opinion publique pro-palestinienne.
Le retour du débat sur le sionisme en Chine
La crise a ravivé un autre débat : celui du sionisme. Les écrits des années 1970 resurgissent. Les travaux d’Ilan Pappé sont désormais traduits et circulent dans les milieux universitaires chinois. Les jeunes chercheurs n’hésitent plus à qualifier le sionisme de projet colonial — un mot tabou en Occident, mais discuté librement en Chine. Pendant que les élites traditionnelles restent attachées à la solution à deux États, les jeunes Chinois considèrent qu’il s’agit d’une illusion occidentale. Une fracture générationnelle s’installe, qui pourrait transformer profondément la politique chinoise dans les prochaines décennies.
Et l’Algérie dans tout cela ?
Dans ce paysage, le vote algérien apparaît comme un geste cohérent et assumé. Contrairement à Pékin, Alger ne dissocie pas stratégie et principe. Elle a choisi de travailler le texte de l’intérieur, d’y inscrire la souveraineté palestinienne, et de refuser de laisser un plan américano-israélien se déployer sans contrepoids. L’Algérie a voté oui parce qu’elle avait modifié le texte conformément à sa doctrine historique.
La Chine pense en termes d’équilibre global, L’Algérie pense en termes de fidélité politique. Deux approches différentes, mais un refus commun de laisser Washington définir seul le cadre.
Lien vers l’article ”Le oui singulier de l’Algérie” … LA DIFFÉRENCE ENTRE LE “OUI” DES AUTRES, L’ABSTENTION SINO-RUSSE, ET LE “OUI” ALGÉRIEN – AAH.JZR
Hope&ChaDia
Autres references mentionnees:
- Video de Zhang Sheng: Why Chinese Netizens Call Palestinian Fighters “Dandelions” : UK-EN | D4635 | Blank Again Electronics No EVS | Electronics | Buyer | 16×9 | 10s |.mp4
- Un des articles de Sheng sur le sujet du jour : https://www.tni.org/en/article/from-g…
- Article académique sur la manière dont le PCC et l’Armée rouge japonaise percevaient Oakestube : https://www.tandfonline.com/doi/full/…