Le châabi doit beaucoup à trois géants de la musique populaire algérienne. Ils ont pu en 50 ans donner à ce genre musical algérois sa dimension nationale et sa renommée régionale. Plus encore, sa notoriété mondiale. Chacun à sa manière, à son époque, dans son parcours, a pu et su apporter un plus artistique et musical à ce patrimoine intarissable et impérissable.
Ces trois sommités ont façonné le chaâbi et lui ont donné de nouvelles prétentions et de nouvelles couleurs artistiques. On ne peut parler de chaâbi sans les citer tous les trois avec respect et émerveillement pour tout ce qu’ils ont donné à ce patrimoine qui n’a pas encore dévoilé tous ses secrets et tous ses mystères.
D’une touchia à un istikhbar, d’une nouba à une k’ssida, d’un madih à un Ghazel, le châabi nous a tout le temps fait voyager et rêver. Il a égayé nos fêtes, t’hara et mariages, bercé notre quotidien et enchanté nos soirées. Il a fait (et fait) partie de notre patrimoine musical, artistique et culturel.
Jadis, on s’accrochait à la voix imposante du phénix d’Algérie, El-Hadj M’hamed El-Anka. Une voix qui avait un mélange de défiance, de tristesse et de joie. El-Anka était comme un imam sur son minbar, on l’écoutait (et on l’écoute toujours) avec attention et respect. Il a décroché le titre élogieux de Cardinal du chaâbi bien avant qu’il ne range son mémorable mandole aux notes débordantes de sanâa.
Hier seulement, on s’attachait à la voix du rossignol d’El-Bahdja, El-Hachemi Guerouabi. Une voix douce et chaleureuse qui a entretenu nos rêves les plus fous et nos espoirs les plus impossibles. La voix inimitable de Guerouabi et sa légendaire guitare mandole ont sillonné les terrasses d’Algérie. El-Hachemi est parti au sommet de son art et de sa gloire et El-Bahdja le pleure toujours.
Hier aussi, on s’émerveillait de la voix du chardonneret de La Casbah, Amar Ezzahi. Une voix indétrônable, agréable et inégalable. Le plus populaire des artistes algériens nous permettait à travers sa voix généreuse, ses mélodies gracieuses et ses improvisations improbables de toujours rêver d’un bel amour, ou d’une ziyara à La Mecque. Il a été avant sa disparition et pendant une décennie, le dernier gardien du temple chaâbi.
El Hadj M’hamedEl-Ankaa été (et est toujours) le maître incontesté du chaâbi. Il avait touché à l’intouchable et avait métamorphosé cette musique algérienne pure, recomposant ses notes et ses instruments. L’aigle qui avait plané dans le ciel de la musique populaire est aujourd’hui un monument de la musique algérienne. Ses kassidates sont jusqu’à nos jours écoutées et sa voix est toujours source de nostalgie ou d’inspiration pour les mélomanes du chaâbi.
Echeikh El Hachemi Guerouabi, c’est un autre registre, un autre répertoire. Ce jeune charmeur des années 1960, à la touche musicale sensuelle, a pu marquer de son empreinte la musique chaâbi et lui donner un autre ton… et le temps allait lui donner raison puisqu’il allait propulser la chanson chaâbi et la faire aimer surtout par les jeunes. Dès son jeune âge, le beau gosse de Belcourt dégageait la joie de vivre, la joie de chanter et l’envie de bousculer et de changer de style. Le chaâbi avec lui n’a rien perdu de sa superbe, bien au contraire, il a tout gagné avec le look et le nouveau style d’El-Hachemi.
Echeikh Amar Ezzahi, c’est une autre paire de manches. L’enfant de Rampe-Vallée à la voix mélodieuse est un rebelle de la première heure. Il n’avait jamais imité quiconque, mais avait un grand respect pour son maître, Boudjema El Ankis. N’ayant jamais freiné ses envies sur scène, il était connu pour ses improvisations en face de son public, et pour son répertoire riche et varié. Sa voix est unique et son style est inabordable. Modeste et effacé, il est considéré comme l’artiste le plus populaire et le plus emblématique de la musique chaâbi. Il reste à nos jours un pionnier de la musique algérienne.
Avec l’avènement du raï dans les années 1980, beaucoup avaient prédit la fin fatale du chant châabi. Mais ils avaient oublié que ni les années twist, ni les Beatles, ni Elvis Presley, encore moins (un peu plus tard) Michael Jackson, n’avaient pu détrôner cette musique populaire ancrée dans la mémoire collective des Algériens.
Des années après la disparition d’El-Anka, les Algériens n’ont toujours pas oublié le maître. Des années après la disparition d’El-Hachemi, les Algériens n’arrivent pas à croire qu’il est parti, à jamais. Quelques années après le grand départ d’Ezzahi, les fans, les mélomanes, les amoureux du chaâbi et de la musique algérienne et avec eux toute l’Algérie n’arrivent toujours pas à faire son deuil.
C’est trois grandes écoles du chaâbi, qui se sont frayé un chemin dans le monde de la musique algérienne, sont aujourd’hui une source et une référence. Aucun chercheur, aucun chanteur, aucun artiste ne remet en cause cette réalité artistique.
Mais le chaâbi est un tout. C’est un édifice culturel construit pierre par pierre par d’autres grands chanteurs disparus depuis, comme Zerbout, El-Hadj M’rizek, El-Hadj M’nouwar, Echeikh Mekraza, ou encore Echeikh El-Ankis, H’ssen Saïd, Cheikh El Guttaf…et tant d’autres, qui avaient donné avec amour et avaient écrit de belles pages de cette musique populaire. D’autres se font rares sur scène, vu leur âge, comme Amar El-Achâb, Rahma Boualem, et d’autres sont absents suite à des soucis de santé, comme Aziouez Raïs. Ils sont les tenants d’un flambeau pas toujours facile à porter. Sur scène, il ne reste des ténors que Kamel Bourdib, Abdelkader Chaou et Abderrahmane El-Kobbi.
Mais quelques jeunes se sont déjà démarqués et se cherchent une place au soleil. Ils arrivent à grandes enjambées dans la cour des grands. Mustapha Belacen, Sid-Ali Lekkam et Kamel Azizont de belles dispositions, mais ils ont surtout une lourde responsabilité. Ironie du sort, le premier est ankaoui, le second est hachmaoui et le troisième est très proche du style Ezzahi.
Il faut quand même reconnaître que les trois grands maîtres du chaâbi algérien n’ont pas eu la reconnaissance qu’ils méritent. Leurs recherches, leur détermination et leur amour pour ce genre musical ne sont pas su de tout le monde. Beaucoup ne retiennent d’El-Anka que «El H’mamelliwaleftou» et de Guerouabiqu’«El-Barah» et d’Ezzahi que «Ya El Makninezzine». L’histoire musicale des trois géants d’Alger est beaucoup plus passionnante et passionnée. Chaque istikbar, chaque insiraf et chaque kassida sont un chef- d’œuvre quand ils sont chantés par le phénix, le rossignole ou le chardonneret.
Allah Yerham lechyakh.
Fayçal Charif
horizons.dz