Pendant près de soixante-dix ans, Ghar Djebilat est resté un paradoxe géologique : l’un des plus grands gisements de fer au monde, connu de tous, étudié par tous, mais exploité par personne. Dans la presse américaine, le site est souvent décrit comme un « Sleeping Giant », un géant endormi, symbole de ces richesses africaines longtemps neutralisées par l’absence d’infrastructures, de vision industrielle et de continuité stratégique.
Aujourd’hui, ce géant s’éveille. Et ce réveil ne passe pas par un discours politique, mais par quelque chose de beaucoup plus concret : l’acier des rails. La ligne ferroviaire Béchar–Tindouf, qui relie le gisement au reste du territoire et aux ports, est unanimement décrite par les centres d’analyse américains comme la décision économique la plus structurante de l’Algérie depuis des décennies. Bloomberg parle même d’un « Game Changer » : un changement de قواعد اللعبة dans toute l’Afrique du Nord.
Bloomberg va plus loin : l’Algérie ne serait plus seulement une « station-service de l’Europe », mais un acteur minier en devenir, capable d’exporter de l’acier, pas seulement du gaz. Ce glissement est fondamental. Il signifie un passage d’une économie de rente énergétique à une économie de transformation industrielle. Autrement dit, sortir de ce que les médias anglo-saxons appellent l’« Oil Curse », la malédiction pétrolière qui enferme les pays producteurs dans la dépendance aux hydrocarbures.
The Wall Street Journal, de son côté, insiste sur la dimension géoéconomique. Dans un monde obsédé par la transition énergétique, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en matières premières devient stratégique. Le fer est au cœur de tout : éoliennes, rails, batteries, infrastructures, défense. Et dans ce contexte, l’Algérie bénéficie d’un avantage brutal : la géographie. La proximité avec l’Europe, combinée à des coûts logistiques faibles, pourrait placer Ghar Djebilat en concurrence directe avec les grands fournisseurs traditionnels d’Amérique du Sud.
Al-Monitor résume parfaitement l’enjeu : l’Algérie ne construit pas seulement une voie ferrée, elle se positionne comme hub industriel méditerranéen et africain. C’est un changement de statut. On ne parle plus d’un pays exportateur de ressources brutes, mais d’un futur nœud de production, de transformation et de redistribution industrielle à l’échelle régionale.
Forbes, dans un registre plus financier, qualifie le projet d’« investissement souverain intelligent ». La formule est intéressante : elle reconnaît implicitement que l’État algérien ne cherche pas simplement à exploiter une mine, mais à convertir un stock naturel dormant en flux de revenus durables. En langage simple : transformer le sous-sol en économie réelle, et donc réduire l’exposition structurelle aux chocs pétroliers.
Même les plateformes d’investissement comme Energy Capital & Power parlent du rail Béchar–Tindouf comme de « l’épine dorsale de l’Algérie post-hydrocarbures ». La métaphore est parlante : sans infrastructure, pas d’industrie ; sans logistique, pas de souveraineté économique. Le rail devient ici un instrument de puissance, au même titre qu’un port, un barrage ou un réseau électrique.
Enfin, l’US Geological Survey, référence mondiale en matière de ressources naturelles, classe désormais l’Algérie comme « Emerging Global Player » dans le fer et l’acier. Autrement dit : un acteur mondial émergent, pas un simple producteur local. Et là encore, le mot-clé n’est pas « mine », mais « infrastructure ». Sans rails, Ghar Djebilat reste du sable rouge. Avec les rails, il devient de l’acier exportable.
Mon opinion est simple : Ghar Djebilat n’est pas un projet minier, c’est un projet civilisationnel. C’est la première fois depuis longtemps que l’Algérie investit dans une chaîne complète : ressource → transport → transformation → marché. Ce n’est pas spectaculaire médiatiquement, ce n’est pas viral sur les réseaux, mais c’est exactement ce qui fait la différence entre un pays qui survit et un pays qui se structure.
Et paradoxalement, ce sont les médias américains qui semblent mieux mesurer la portée historique de ce projet que beaucoup de commentateurs locaux. Eux parlent de géant, de rupture, de souveraineté industrielle. Là où d’autres continuent à raisonner en slogans, eux raisonnent en infrastructures.
Ghar Djebilat, ce n’est pas seulement du fer. C’est la possibilité, enfin concrète, de sortir de la rente, non pas par idéologie, mais par mécanique économique.
Hope&ChaDia
Source: Mourad Chebbine