La dimension la plus puissante de la guerre cognitive n’est pas de convaincre quelqu’un aujourd’hui. C’est de créer un cadre mental qui continuera à influencer ses enfants et parfois ses petits-enfants.
Lorsqu’un chiffre est répété pendant plusieurs décennies, il finit par devenir une évidence. Avec le temps, la répétition remplace la démonstration et la mémoire collective remplace les archives. Les générations suivantes n’héritent plus d’une information à vérifier, mais d’une certitude.
Artisan Malik, dans sa dernière vidéo, nous offre justement l’occasion de revenir aux documents plutôt qu’aux récits. En mettant en lumière un rapport déclassifié de la CIA du 19 décembre 1975, il soulève une question simple mais fondamentale : pourquoi le seul chiffre appuyé par une source primaire contemporaine identifiable a-t-il pratiquement disparu du récit dominant, tandis qu’un autre chiffre, répété depuis des décennies, continue d’être présenté comme une évidence historique sans que sa source primaire soit clairement produite ?
Le seul chiffre directement relié à une source crédible primaire identifiable est celui figurant dans le document declassifié de la CIA
Le 19 décembre 1975, au plus fort de la crise provoquée par la Marche verte et les tensions entre l’Algérie et le Maroc, les services de renseignement américains rédigent un rapport aujourd’hui déclassifié et accessible au public. Ce document mentionne environ 200 ressortissants marocains arrêtés à Oran ainsi que plus de 300 autres expulsés d’Algérie.
Ces chiffres ne sont pas des estimations reprises cinquante ans plus tard. Ils ne proviennent ni d’un débat politique contemporain ni d’un récit mémoriel. Ils figurent dans un document primaire, daté, identifiable et consultable. Que ces chiffres soient complets ou incomplets est une autre question. Mais ils possèdent une caractéristique fondamentale : ils sont sourcés.
Cinquante ans plus tard, pourtant, ce ne sont ni les 200 arrestations ni les plus de 300 expulsions mentionnées par la CIA qui dominent le débat public. Le chiffre qui s’est imposé est celui de 350 000 Marocains expulsés d’Algérie. Ce nombre est devenu une évidence médiatique, politique et parfois même académique. Il est repris par des journalistes, des chercheurs, des militants, des responsables politiques et même par certaines institutions réputées sérieuses, mais toujours sans source.
Le problème est simple.
Le document de la CIA existe.
Le chiffre de 200 arrestations existe.
Le chiffre de plus de 300 expulsions existe.
Leur source est connue.
En revanche, lorsqu’il s’agit des 350 000 expulsés, la situation devient soudainement beaucoup moins claire.
Où se trouve le document qui établit ce chiffre ?
Quel organisme l’a calculé ?
Sur quelles archives repose-t-il ?
À partir de quels registres administratifs a-t-il été produit ?
Quel rapport permet de vérifier ce nombre ?
Après des décennies de répétition, ces questions devraient pourtant être les premières posées.
Or elles ne le sont jamais.
Le paradoxe est saisissant. Dans cette affaire, le seul chiffre directement relié à une source primaire identifiable est celui figurant dans le document de la CIA : environ 200 arrestations et plus de 300 expulsions. Pourtant, ce chiffre est pratiquement absent de la mémoire collective. À l’inverse, le chiffre de 350 000 expulsés est omniprésent alors que sa source primaire demeure remarquablement difficile à identifier.
Plus surprenant encore, le fameux nombre de 350 000 apparaît lui-même dans le document de la CIA. Mais il n’y désigne pas des expulsés. Il désigne les quelque 350 000 Marocains vivant alors en Algérie. Cette observation ne prouve pas que les expulsions se sont limitées à quelques centaines de personnes. En revanche, elle soulève une question légitime : comment un chiffre utilisé dans un document primaire pour décrire une population résidente est-il devenu, au fil du temps, le nombre de personnes expulsées ?
À ce stade, la charge de la preuve devrait naturellement incomber à ceux qui avancent le chiffre de 350 000 expulsés. Pourtant, le débat public semble fonctionner à l’envers. Ceux qui demandent les sources sont souvent sommés de prouver que le chiffre est faux. Ceux qui répètent le chiffre, eux, n’ont plus besoin de démonstration. Comme si la répétition avait fini par remplacer la documentation.
Le phénomène devient encore plus intéressant lorsque l’on observe la manière dont le récit s’est construit. Au chiffre de 350 000 expulsés est souvent associée une autre affirmation : l’expulsion aurait eu lieu le jour même de l’Aïd al-Adha. Là encore, la force émotionnelle du récit est évidente. Une expulsion est déjà un événement grave. Une expulsion présentée comme ayant lieu lors de la fête religieuse la plus importante de l’année devient immédiatement plus marquante, plus choquante et plus mémorable.
Or les vérifications présentées dans la vidéo à l’origine de cette réflexion soulèvent des interrogations sur cette chronologie. Si ces interrogations se confirmaient, nous serions alors face à un phénomène particulièrement révélateur. D’un côté, un chiffre de 350 000 dont la source primaire demeure insaisissable malgré sa diffusion massive. De l’autre, un élément symbolique puissant venant renforcer l’impact émotionnel du récit. Le nombre fournit l’ampleur supposée de l’événement. La référence à l’Aïd lui fournit sa charge émotionnelle.
C’est précisément ainsi que fonctionnent de nombreuses opérations de guerre cognitive.
Pour prendre la mesure d’un chiffre comme 350 000 personnes, il faut s’arrêter un instant sur ce qu’il représente concrètement. Déplacer une telle population ne ressemble pas à une opération administrative discrète. C’est l’équivalent de vider en quelques semaines une grande ville entière. Un mouvement de cette ampleur laisse normalement derrière lui des milliers de documents, des archives frontalières, des rapports diplomatiques, des opérations humanitaires, des témoignages massifs, des images, des registres et des traces institutionnelles durables. Les grands déplacements forcés du XXe siècle ayant concerné plusieurs centaines de milliers de personnes ont généralement laissé une empreinte documentaire considérable. C’est précisément pour cette raison que l’absence apparente d’une source primaire clairement identifiable pour un chiffre aussi important soulève aujourd’hui autant de questions que le chiffre lui-même.
C’est précisément ainsi que fonctionnent de nombreuses opérations de guerre cognitive. Elles ne consistent pas nécessairement à inventer des faits. Elles consistent souvent à amplifier certains éléments, à marginaliser d’autres informations, à privilégier les chiffres les plus spectaculaires et à associer le tout à des symboles capables de provoquer une réaction émotionnelle durable.
Dans cette affaire, un constat demeure difficile à ignorer. Le chiffre de 200 arrestations et de plus de 300 expulsions repose sur un document primaire identifiable. Le chiffre de 350 000 expulsés continue d’être répété partout sans que son acte de naissance documentaire soit clairement produit. Le premier est sourcé mais quasiment absent du récit dominant. Le second est omniprésent mais sa source demeure insaisissable.
La question n’est donc pas de savoir ce que chacun souhaite croire. La question est de savoir pourquoi le seul chiffre appuyé par une source primaire contemporaine est pratiquement absent du débat, tandis qu’un chiffre dont la source n’est jamais montrée est devenu une certitude historique. C’est précisément dans cet écart que réside l’intérêt de la question posée par cet article.
La guerre cognitive a-t-elle ajouté trois zéros au chiffre réel ? Une chose est certaine : le seul chiffre dont la source primaire est aujourd’hui clairement visible n’est pas 350 000. C’est celui figurant dans le rapport déclassifié de la CIA du 19 décembre 1975 : environ 200 arrestations et plus de 300 expulsions.
Le vrai problème ne concerne pas seulement les chiffres, mais les générations qui ont grandi avec eux. Imaginez des millions de Marocains élevés pendant cinquante ans avec la conviction que 350 000 des leurs ont été expulsés d’Algérie, le jour de l’Aïd. Imaginez le ressentiment qu’un tel récit peut produire au fil du temps.
Une question mérite alors d’être posée : qui est à l’origine de cette construction mémorielle et des sentiments qu’elle a contribué à transmettre de génération en génération ? L’histoire contemporaine nous offre, à cet égard, des pistes de plus en plus claires.
Le document de la CIA: MIDDLE EAST-AFRICA– SOUTH ASIA | CIA FOIA (foia.cia.gov)
La Video d’Artisan Malik : https://youtu.be/9EGt1yubJL8?si=EGaamdyxMQnnxqM1