Abdelouahab Hammoudi, auteur et cinéaste : «Penser un autre cinéma»

Abdelouahab Hammoudi est un auteur, scénariste et cinéaste algérien. En 1994, il avait décroché la Médaille de la ville de Bruxelles (Belgique) pour l’ensemble de sa filmographie. Parmi ses scénarios : « La lune ne se lève que la nuit », « Les Romans », «  La Nuit des Blachangas », « Le Rossignol doré », « Le Trésor de L’Amenokal », « La Lanterne de l’Espoir », « La dot sacrée » et « Colbert ». Aujourd’hui, il vit dans le silence d’une ville paisible, qui ne respire que le commerce, El Eulma, où il travaille sur un grand projet depuis 2008, un scénario sur la vie de l’Emir Abdelkader. On l’a trouvé passionné et hyperactif par tant de projets. Découvrez…

 
Du cinéma à l’écriture romancière, comment expliquez-vous cette aventure ?
Pour moi c’est toujours raconter une histoire. Ce qui change, c’est le médium.  Le film ou le livre. Mais devenir romancier a été pour moi plutôt une stratégie de marketing. Je suis cinéaste, scénariste et auteur bilingue (français et anglais). J’ai commencé par écrire des scénarios qui sont fort différents du roman. Un jour je suis tombé sur un livre « comment transformer votre scénario en roman ». Pris de curiosité, j’ai acheté ce livre qui montre comment transformer son scénario en roman processus qui est devenu tout de suite passionnant pour moi. Je me suis mis à la besogne et j’ai transformé mes scénarios en romans. Seulement pour « Colbert », j’ai écrit directement le roman sans passer par l’étape du scénario mais dans un style, qui permet facilement une adaptation cinématographique.
Pouvez-vous nous faire le pitch de votre roman Colbert ?
« Colbert » est l’histoire d’un couple insolite durant la colonisation. Un musulman se marie avec une juive qui devient musulmane ensuite. Leur mariage est rejeté par les musulmans, les juifs et les Français. Ils ont un enfant chahid qui meurt à 19 ans, les armes à la main durant la lutte de libération.
Pourquoi spécialement Colbert ? Quelle relation gardez-vous avec ce village, qui est l’ancienne nomination d’Ain Oulmène ?
Le roman m’a permis de revisiter mon village natal d’avant l’indépendance, sa sociologie, sa beauté, ses cinémas, sa culture et de me poser des questions sur l’état actuel de l’Algérie.
Vous travaillez depuis des années sur la personnalité de l’Emir Abdelkader, pouvez-vous nous en parler ?
Avant, je voudrais vous donner ma vision d’un cinéma algérien à venir, puis ensuite placer le scénario dans cette vision. Si le cinéma algérien semble tourner en rond, c’est parce que, me semble-t-il, nous manquons d’une vision claire, de la fonction du cinéma dans une société moderne, tout court. Faire un cinéma algérien, c’est-à-dire uniquement destiné aux Algériens, est un non-sens à mon avis. Pourquoi ? Parce que tout simplement les spectateurs algériens font partie, dans ce monde de globalisation, des spectateurs de la planète. Ils voient tous genres de films et possèdent une éducation visuelle extraordinaire.
De plus, le défi qui s’est posé et qui se pose à la Télévision nationale en termes d’audience avec la prolifération des chaînes satellitaires est le même qui se pose au cinéma algérien aujourd’hui. Nous avons un public averti auquel est proposé en quantité un spectacle de qualité, particulièrement celui provenant de Hollywood. Pour répondre aux exigences du public cinéphile algérien et à travers lui aux spectateurs du monde entier, à côté des films qui se font actuellement et qui continueront à se faire pour un certain temps, il faudra penser à créer un autre cinéma, ce sera le cinéma algérien à venir.
Quel est votre recette d’un cinéma algérien à venir ?
Les Américains, pionniers dans ce domaine, lorsqu’ils produisent un film, ils pensent le monde en entier et le public cinéphile de notre pays fait partie de l’audience visée (Target audience). Un autre pays, l’Inde et son Bollywood agit de même. Parmi l’audience visée lors de la production d’un film, figure le monde arabe.
Si on prend les USA comme exemple, les recettes qui leur parviennent d’un film projeté en Chine dépassent souvent celles accumulés chez eux.
Donc, si on veut développer notre cinéma à l’avenir, on doit voir grand et faire des films pour le monde. Pour être plus précis, les vendre au monde en entier. Et là, pas besoin de s’inquiéter, car on ne perdra rien de notre identité puisqu’il y aura l’histoire qui sera nôtre, les noms des personnages et le décor naturel. Dans le cas de l’Algérie, c’est vraiment un studio à ciel ouvert !
De la même façon que l’on cherche à vendre nos matières premières, nos dattes, etc., on peut aussi penser à vendre nos histoires et là, personne ne pourra nous dire que nous en manquons ! Je pense aux histoires de notre patrimoine millénaire et à notre société particulière. Et là, on pourra investir dans un genre très prisé par les spectateurs du monde entier, à savoir le genre fantastique. Pour rappel, les films tirés du patrimoine arabe tels que Sindbad le marin, Aladin et la lampe merveilleuse, Ali Baba et les quarante voleurs ont été de grands succès du cinéma mondial.
Dans l’esprit du cinéma algérien à venir, on pourra penser à faire des remakes (à titre d’exemple) des films « Le vent des Aurès » et « La bataille d’Alger » mais avec une vision actuelle des choses. On peut faire objection et dire que le film c’est de la culture, ce n’est pas du commerce, le sacraliser parce que c’est de l’art. Cette vision a fait son temps. La vérité est tout autre. Derrière le cinéma, il y a une industrie et derrière cette industrie il y a de l’argent. On investit pour gagner de l’argent. Et lorsque notre système de pensée archaïque comprendra qu’il n’y aucune honte à vouloir gagner de l’argent à travers le cinéma, on pourra démarrer. Là, le projet du film sur l’émir Abdelkader vient exactement répondre à cette problématique. Le décret présidentiel portant création de l’Établissement public « Al Djazaïri pour la production, la distribution et l’exploitation du film sur l’Emir Abdelkader », montre le chemin à suivre. C’est l’argent du cinéma qui permettra de construire le cinéma algérien.
Utiliser l’argent du pétrole ou en d’autres termes le pain du peuple et le risquer pour en faire des films devient inadmissible et indécent. Donc, toute autre considération mise à part, le film sur l’émir est présenté par le décret présidentiel comme la locomotive qui devra entrainer les wagons du nouveau cinéma algérien et je souscris totalement à cette vision
C’est une solution pour réussir en rendant universelle le local qui n’existe nulle part ailleurs. C’est notre gage de réussite. Montrer quelque chose que les autres n’ont pas l’habitude de voir ou n’ont jamais vue! Trouver le Seigneur des anneaux dans les histoires de nos grands-mères. Pour le biopic de l’émir Abdelkader, on suivra les traces de Gladiateur, Spartacus, Ghandi, Le Messager, Omar El Mokhtar, etc.
Ces films ont été faits pour toute l’humanité car ces hommes, dans leur évolution spirituelle, deviennent un modèle pour toute l’humanité. Et c’est dans ce sens qu’il faut opérer, si on veut faire un film sur l’émir Abdelkader. Faire ce film uniquement pour les Algériens, c’est prêcher auprès de gens déjà convaincus et personne ne vous contredira si vous leur dites que l’Emir est un personnage exceptionnel. Si les Algériens ont aimé Gladiateur, Spartacus, Ghandi, Le Message et Omar El Mokhtar, c’est parce que les personnages de ces films n’appartiennent pas uniquement à leurs pays respectifs mais aussi à l’humanité entière et ont enrichi à travers leurs parcours et actes héroïques, les valeurs de cette même humanité.
Dans cette optique, pouvez-vous nous parler avec plus de détail  du scénario que vous avez écrit sur l’émir Abdelkader ?
Ma vision en écrivant le scénario sur l’émir Abdelkader est qu’un film sur un héros national intéressera les Algériens et les spectateurs partout à travers le monde lorsqu’il apportera de nouvelles valeurs au monde et que ces valeurs seront éminemment nôtres. C’est là notre apport au développement civilisationnel mondial.
J’ai commencé à écrire le scénario sur l’émir Abdelkader en 2008.C’est pour un film de 120 minutes. Ma démarche a été la suivante. Commençons par le nom du héros à faire connaître aux jeunes algériens et au monde.
A l’heure où on dénie à notre pays « une Histoire » ce qui est grave, j’ai pris l’écriture de ce scénario sur l’émir Abdelkader à la fois comme un engagement patriotique et une responsabilité morale car le travail abouti sera une source de fierté pour mon pays si le film a du succès. L’émir en tant que héros a commencé son voyage initiatique ici en Algérie en forgeant sa personnalité dans un combat physique contre l’envahisseur français, puis en poursuivant son combat mais sous une forme intellectuelle durant sa captivité en France et en finissant ce combat en Syrie en méritant pleinement son titre de l’Emir Abdelkader El-Djazaïri.
Son premier combat, c’était l’initiation à travers le feu des armes. Son deuxième combat c’était la continuation de l’initiation par le choc des idées durant sa captivité. L’ultime combat fut celui de tendre avec les siens vers la perfection morale : tolérance et défense des faibles.
Quel est votre objectif en suivant cette démarche ?
Mon objectif est de faire que le film sur l’Emir nous fasse revivre affectivement et émotionnellement le drame de ce héros martyr qui s’est sacrifié pour son pays et en faire la décharge cathartique salutaire vers une réappropriation éclairée de notre identité millénaire.
Dans mon scénario, l’émir n’est pas un super héros. Juste un être humain, exceptionnel certes mais humain, qui aime sa famille, son peuple, son pays, qui s’est cultivé et qui a continué à apprendre toute sa vie.
D’après vous, quel était la vision de l’émir en  posant les fondements de l’Etat algérien ?
L’objectif de l’émir Abdelkader a été de produire un citoyen responsable, de penser sur le long terme et faire en sorte que ses enfants et ses petits-enfants puissent vivre dans un monde meilleur que le leur.
Protéger l’image de son pays et celle de son peuple est le comportement d’un citoyen responsable et aussi celui d’un artiste responsable. De cette façon, l’émir, porté à l’écran pourra être un modèle de comportement pour nous et pour le monde. Il a été la victoire de l’homme sur son ego, le plus beau geste d’altruisme et d’amour.
Sur le plan technique et esthétique, comment voyez-vous la production du film sur l’émir ?
Je conçois ce film comme étant la renaissance du cinéma algérien et la rupture avec le passé. Pour une Algérie nouvelle, il faut un cinéma nouveau. J’ai écrit le scénario dans deux versions, l’une accessible à tout le monde localement et la deuxième, une version internationale, en langue anglaise car c’est dans cette version que je voie le film final. Bien sûr il y aura des versions doublées en Arabe et dans les principales langues du monde. Il ne faudra pas perdre de vue que le film sur l’émir est avant tout un projet commercial qui doit engendrer des bénéfices et lancer le cinéma algérien.
Après « La dot sacrée »,  « Stony I », « Colbert », y a-t-il un projet de traduire un de vos romans en film ?
A côté des livres que vous venez de citer, il y a un autre du genre thriller intitulé « THE GOLDEN NIGHTINGALE » et un autre de science-fiction basée sur la PHYSIQUE QUANTIQUE. Tous mes livres sont écrits dans cette perspective : devenir des films inchallah. Tous mes romans sont des films potentiels car ils ont été écrits dans cette optique. Si tu lis les premières lignes de la « DOT SACREE » ou de « COLBERT » vous verrez que c’est un film.
Interview réalisée par S. Djerdi

Source : https://www.horizons.dz/abdelouahab-hammoudi-auteur-et-cineaste-el-djazairi-un-projet-de-film-sur-lemir-abdelkader/

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