ENTRE GUERRE ET RÉCESSION 2023, une année à risques élevés pour l’économie mondiale et algérienne

Par Abdelrahmi Bessaha, Expert international

Des perspectives macroéconomiques défavorables en 2023 et un dosage difficile en matière de politique publiques pour y faire face. Les trois pôles de croissance (EtatsUnis, Europe et Asie) font face en simultanéité à une phase de ralentissement économique qui pourrait pousser 1/3 des pays de la planète vers une récession en 2023.

Toutefois, l’ampleur du ralentissement et/ou du recul économique est liée à : (1) des facteurs exogènes, notamment la guerre en Ukraine et l’énorme choc des termes de l’échange qu’elle a entraînés ainsi que la persistance de pressions inflationnistes sur les produits énergétiques et alimentaires ; et (2) la qualité des politiques publiques appropriées qui seront mis en place en 2023 par les différents pays sur les plans macroéconomique et structurel.

Pour ce qui est de l’Algérie, mono-exportateur de pétrole, les perspectives macroéconomiques du pays sont associées d’abord et avant tout à l’état de la demande en pétrole et également au mix des politiques publiques pour faire face à l’accélération de l’inflation (qui a atteint deux chiffres du fait de causes internes et externes), reconstituer des marges de manœuvre sur les plans des finances publiques et du secteur extérieur et articuler une feuille de route à moyen et long terme pour assurer le retour à une croissance saine et élargie. Examinons ces points.

La crise énergétique et la crise du coût de la vie resteront les défis majeurs de l’économie mondiale en 2023 qui sera une année difficile. Aux Etats-Unis, le resserrement monétaire entrepris pour reprendre le contrôle de l’inflation a entraîné l’affaiblissement du marché immobilier, le recul de la consommation et de l’investissement et l’appréciation du dollar. Cette dernière pénalise les pays émergents (sous forme d’inflation et de reflux des capitaux à court terme) et les pays en voie de développement (sous forme d’un alourdissement du service de leurs dettes en devises fortes). Toutefois, le marché du
travail résiste et risque de déclencher une seconde vague inflationniste par le biais d’une augmentation des salaires. Pour ce qui est de la Chine, la baisse de la démographie, le krach du marché immobilier et une ouverture chaotique de son économie ne manqueront pas d’avoir des implications diverses sur le monde, notamment une chute de la croissance au cours du dernier trimestre de 2023. L’économie de la zone euro se dirige inexorablement vers une récession, nonobstant certains signes positifs, dont une baisse des contraintes en approvisionnement en gaz au cours de l’hiver 2023, une meilleure résistance de l’activité manufacturière de la zone grâce à un redressement des chaînes d’approvisionnement et une atténuation des pressions inflationnistes (bien que la hausse des prix a atteint 8%). Par contre, les salaires de la zone euro augmentent plus vite que prévu, ce qui préfigure la poursuite d’une politique monétaire restrictive de la part de la
BCE pour contrôler l’inflation.

LES FACTEURS D’INCERTITUDE DE L’ÉCONOMIE MONDIALE EN 2023
Les produits alimentaires. Pour 2023, si la hausse des taux d’intérêt devait continuer à atténuer les pressions à la hausse des prix (dans la mesure où ils découragent la constitution de stocks et la spéculation), a contrario, la guerre, les augmentations des coûts des intrants (dont le gaz naturel qui intervient dans la fabrication des engrais) et les conditions météorologiques devraient continuer à pousser les prix alimentaires à la hausse même si les risques d’une récession
mondiale s’intensifient. Les données disponibles suggèrent une chute modérée de 8% en 2023 par rapport à 2022. De plus, l’effet de la baisse de la demande pourrait être contrebalancé par les contraintes d’approvisionnement, qui pousseraient les prix des biens alimentaires à la hausse au cours des prochains trimestres de 2023.

La valeur du dollar va certainement continuer à monter.: Outre la hausse des taux d’intérêt, d’autres facteurs ont contribué à une appréciation du dollar de 8 % en 2022 (le bond le plus marque depuis 2015), notamment : (1) l’attrait des investisseurs pour la monnaie américaine, une valeur refuge en période d’incertitude et d’inflation ; (2) le choc pétrolier déclenché par la guerre en Ukraine ; et (3) la puissance de l’économie américaine au moment où le choc énergétique affaiblissait les actifs européens et les contrôles stricts du COVID-19 nuisaient à la croissance de la Chine. Pour 2023, le dollar pourrait repartir à la hausse en raison des inquiétudes liées à la récession mais également du fait de la volonté des Etats-Unis de maintenir un dollar fort depuis le début des années 2010 pour asseoir leur domination économique et stratégique. La crise des cryptoactifs. Les actifs numériques et les crypto-monnaies ont implosé récemment du fait d’une série de pertes et de faillites importantes. Les risques affaiblissant ce secteur incluent des risques de fraude et d’escroquerie, des représentations et divulgations inexactes ou trompeuses par des sociétés de cryptoactifs, la financiarisation excessive, les risques liés aux réseaux ouverts, publics et/ou décentralisés ainsi que les cyberattaques, les pannes et le financement illicite. L’encadrement de ce secteur se pose désormais en 2023 avec acuité pour éviter que les désordres du marché des cryptoactifs n’infectent le secteur financier international et ne déstabilisent davantage l’économie mondiale. La montée préoccupante de la dette mondiale. Les dernières données du FMI font apparaitre que la dette publique et privée au monde a atteint un record de $235,000 milliards en 2021 du fait du rebond économique de la Covid-19 et la hausse rapide de l’inflation qui en a résulté. Une bombe à retardement qui plombera le rebond de l’économie mondiale.

La chute de l’aide au développement en 2023. Ayant drainé jusqu’à fin 2021 plusieurs milliards de dollars, l’aide au développement a chuté en 2022 et risque de s’effondrer davantage en 2023 en raison des tensions entre la Chine, la Russie et l’Occident, la remontée des taux d’intérêt élevés, l’inflation, une croissance économique plus lente et le recul de l’humanitaire. Cette baisse de l’aide au développement risque de creuser davantage les inégalités mondiales et effacer les
progrès récents en matière de réduction de la pauvreté. Les politiques publiques qui seront mises en œuvre au niveau des différents pôles de croissance mondiaux ou l’arbitrage en budget et monnaie. Les économies avancées : Des politiques monétaires restrictives devront être mises en place pour contenir inflation. De ce fait, le problème de l’emploi passera au second plan car la priorité est de rétablir la stabilité des prix en réduisant la demande. Parallèlement, la politique budgétaire sera actionnée pour limiter autant que faire se peut les impacts dévastateurs de la crise du coût de la vie. Dans certains pays, ceci ne manquera pas de poser un conflit entre resserrement monétaire et viabilité budgétaire (Italie, Japon). Cette contradiction entre resserrement monétaire et viabilité budgétaire est apparente au niveau de deux pays.

1. Italie endettée : La Banque centrale européenne (BCE) achète des obligations italiennes alors même qu’elle augmente les taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation. Néanmoins, la dette italienne à dix ans se négocie à un rendement supérieur de 2,2 points de pourcentage par rapport à son équivalente allemande. Même si l’écart diminue, au cas où la BCE devrait augmenter ses taux autant que la Fed pour contenir l’inflation, le budget italien serait soumis à de fortes tensions.
2. Le Japon : Fait remarquable, il est également possible qu’un conflit monétaire et fiscal frappe le Japon. Ses énormes dettes publiques nettes (170% du PIB) ont jusqu’à présent été viables grâce à l’engagement continu de la Banque du Japon (BDJ) à maintenir des taux d’intérêt bas dans un contexte d’inflation inférieure à l’objectif. Mais maintenant, même l’inflation japonaise est en hausse et le contraste entre la politique monétaire accommodante de la BDJ et le resserrement
de la FED américaine exerce une forte pression à la baisse sur le yen. Un revirement vers un resserrement monétaire est possible si l’inflation s’avère persistante.

Le cas de la Chine. La Chine ne souffre pas d’une inflation élevée du fait du ralentissement de sa croissance dû aux dommages structurels causés à ses chaines de valeur par la longue fermeture de son économie. La Chine n’a donc pas à arbitrer entre politiques budgétaire et politique monétaire mais à gérer la réouverture de son économie qui représente une grande part de l’économie mondiale. La réouverture entraînera une augmentation des décès et pourrait enregistrer une contraction de la croissance au cours des trois premiers mois d’ouverture. Passée cette phase initiale de chaos, l’activité économique devrait rebondir fortement et stimuler la croissance mondiale. La demande accrue d’énergie et de matières premières liée à l’ouverture de la Chine se fera sentir dans le monde entier et entrainer des ajustements à la hausse des prix des produits de base. Il ne faut pas exclure ainsi une éventuelle hausse du Brent à $100 au troisième trimestre de 2023. De plus, le tourisme chinois à l’étranger va rebondir. En revanche, si la réouverture de la Chine augmente fortement la demande mondiale et déclenche une hausse des pressions sur les prix, les banques centrales resserreront leurs politiques monétaires. Par conséquent, l’impact de la réouverture de la Chine sur le reste du monde pourrait se manifester non pas par une croissance plus élevée, mais par une inflation ou des taux d’intérêt plus élevés. Les pays émergents : Au niveau de ces derniers, le défi consiste à faire face à un resserrement de la FED. Les pays à revenu intermédiaire sont dans l’ensemble plus robustes que lors des épisodes passés de hausse des taux. Les pays les plus vulnérables seront ceux dont les politiques économiques inappropriées, à l’instar d’Argentine et de la Turquie.

Les pays sous-développés. Dans les régions les plus pauvres du monde, en particulier en Afrique, de nombreux pays continuent de basculer au bord de la crise, obligés de négocier un allégement de la dette avec la Chine avant qu’un renflouement du FMI ne soit possible. Concilier des taux d’intérêt en hausse avec des dettes publiques élevées est encore plus difficile lorsque ce sont les décisions politiques de quelqu’un d’autre qui comptent le plus. La gestion de l’appréciation du dollar. La réponse politique appropriée face aux pressions à la dépréciation implique une focalisation sur les facteurs à la base de la variation du taux de change et sur les signes de perturbations du marché. Plus précisément, l’intervention de change ne devrait pas se substituer à un ajustement justifié des politiques macroéconomiques. Il y a lieu d’intervenir
temporairement lorsque les mouvements de change augmentent considérablement les risques pour la stabilité financière et/ou perturbent considérablement la capacité de la banque centrale à maintenir la stabilité des prix.

Le cas de l’Algérie : lutter contre l’inflation et reconstituer des marges de manœuvre à court terme et restructurer l’économie nationales sur le moyen et long terme.

Les incertitudes sur l’évolution de la guerre en Ukraine vont continuer à perturber les marches énergétiques et alimentaire internationaux, peser sur l’inflation mondiale, pousser à la poursuite du resserrement des conditions financières et à la baisse de l’activité économique. A court terme, cela pourrait de nouveau apporter des ressources additionnelles à l’Algérie mais également entraîner plus de dépenses du fait d’un renchérissement du coût des importations. Au final, un autre ballon d’oxygène qui ne changera pas du tout la nature des défis structurels de l’économie algérienne, notamment le relèvement et l’élargissement d’une croissance saine, la reprise du contrôle de l’inflation et la nécessaire création d’emplois pour au moins absorber les flux annuels de demandeurs d’emplois et ensuite entamer la réduction du stock de chômeurs. Ce qui implique la levée des fortes contraintes structurelles pesant sur l’économie algérienne pour la rendre plus résiliente, durable, diversifiée et inclusive. Toutefois, le contexte social, la faiblesse des ressources financières et l’accélération de
l’inflation ne sont pas des facteurs propices au lancement de réformes ambitieuses. De ce fait, il serait judicieux :
1. A très court terme, focaliser les efforts sur la reconstitution des épargnes, l’atténuation des effets pervers de la crise du coût de la vie et la promotion d’une croissance économique appuyée par l’endettement.
2. A moyen terme, exécuter une feuille de route incluant des politiques articulées dans un cadre global et cohérent et destinées à : (1) restaurer à moyen terme la viabilité des finances publiques en s’appuyant sur un cadre budgétaire crédible ciblant une plus grande mobilisation des recettes non pétrolières, la réduction progressive du poids énorme des subventions énergétiques et de la masse salariale et le renforcement de l’efficience du cadre de gestion institutionnelle des
dépenses en capital ; (2) maintenir la stabilité du secteur financier qui est le socle d’une forte croissance économique ; (3) accélérer le rythme des réformes macrostructurelles (pour améliorer la qualité des leviers de gestion macroéconomique) et structurelles (pour élargir et diversifier l’offre globale par le biais de mesures affectant les entreprises publiques, les banques publiques, le cadre des affaires, la gouvernance économique, la transition écologique et la politique du genre,
etc.) et (4) réorienter les politiques sectorielles en direction d’activités à forte valeur ajoutée (numérique, vert et bleu).

A. B.

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