Il y a quarante ans disparaissait feu Mohamed Seddik Benyahia : Un orfèvre de la diplomatie

J'ai consacré deux articles au défunt Mohamed Seddik Benyahia, L'Expression du 14 mai 2014 et L'Expression du 3 mai 2021, sous les titres respectivement, «Il y a 32 ans disparaissait feu Benyahia Mohamed Seddik» et «Il était notre Talleyrand».

Le ministère des Affaires étrangères, l’association du Chahid, présidée par Abbad Mohamed et le Bureau des Moudjahidine du MAE organisent aujourd’ au siège du MAE, une évocation à la mémoire de feu Mohamed Seddik.Benyahia En cette circonstance commémorative, j’ai cru bon de rappeler ce qui suit: durant la mission de bons offices entre l’Irak et l’Iran, feu Mohamed Seddik Benyahia, les huit collègues qui l’accompagnaient, un journaliste de l’APS, quatre membres de l’équipage ont trouvé la mort à la jonction des trois frontières, (Irak-Turquie-Iran).
-Ahmed Bagli, MAE -Saadeddine Bennouniche, MAE -Mohand Lounis, MAE – Abdelkader Bellazoug, MAE -Abdelhamid Talbi, Transport -Selim Khelladi, Commerce -Mohamed Bessekhouat, BCA – Mohamed Reda Benzaghou, Energie – Mouloud Ait Kaci, journaliste APS -Capitaine Abdelmoumène, Commandant de bord -Capitaine Sebahi Mustapha, pilote -Lieutenant Abdelmoumène Mastouri -Mme Fethia Chibane, hôtesse.
Décédés dans des conditions difficiles à relater, il faut signaler les diplomates-Chouhada du devoir tels que feu Bellaroussi, Belkadi, à Baghdad, Touati à Aïn Taya, mes collègues à Gao, tous victimes du terrorisme, sans oublier de citer les collègues qui se sont suicidés.
Feu Benyahia a rendu à la fonction de diplomate de carrière, tous ses attributs. Ma génération n’a jamais cessé de le remercier. Chaque jour, elle prie l’Eternel pour que Sa Miséricorde soit sur lui. De même, on a tendance à ignorer le remarquable travail accompli par les Moudjahidine-diplomates qui ont conduit la diplomatie durant la lutte de Libération nationale et postindépendance.

Une place dans les fonctions diplomatiques
Ils ont accompli les tâches confiées, comme militants sincères, avec probité et dignité au service de la Patrie et à elle seule. Sur ce volet, il m’est apparu indispensable que la société algérienne doit savoir que la diplomatie a tiré sa splendeur de l’action de ces Moudjahidine-diplomates durant la lutte libératrice.
Quelques-uns d’entre eux, pour des raisons sûrement politiques ont quitté les rangs de la carrière à l’indépendance, mais la majorité a continué à oeuvrer dans l’emploi dont certains symbolisaient la Révolution auprès de pays tiers. Ces Moudjahidine diplomates issus de la lutte de libération avaient représenté dignement l’Algérie en lutte. Ils ont continué sur cet élan après l’indépendance.
Issus d’horizons divers, de la glorieuse ALN, (transmetteurs, chiffreurs), de l’illustre OCFLN, célèbres détenus ou d’exaltants militants sincères de la 7e Wilaya historique, (Fédération de France), d’autres jeunes Moudjahidine les ont rejoints en 1962.
Ces nouveaux venus n’ont pas trouvé de place dans les hautes fonctions diplomatiques puisque les tenants en titre, associaient à la légitimité historique, des capacités intellectuelles et d’expérience que les prétendants-arrivants n’avaient pas encore acquises. En plus, leur proximité du pouvoir politique leur permettait «de se faire proposer», en outre, les réels tenants-décideurs du pouvoir avaient plus à gagner en éloignant certains, considérés comme dangereux, que de les avoir dans le voisinage immédiat. Cette situation a perduré de 1962 jusqu’en 1978 où un grand mouvement de chefs de postes diplomatiques et consulaires arrêtés sur deux années successives, (1977-1978) a permis le renouvellement des chefs. Les nouveaux élus, d’autres Moudjahidine, qui ont joué chacun en ce qui le concerne, un rôle dans l’arrière-boutique: il s’agissait en fait de récompenser les uns pour services rendus au régime dans le silence et la discipline, d’autres pour la pression qu’ils exerçaient, l’éloignement était l’unique solution de les écarter de la scène pomitique intérieure.
La promotion de certains d’entre eux était légitime pour le travail accompli à divers degrés dans l’abnégation et le silence. Seulement, à ces méritants, se sont greffés des hommes issus du panier du clientélisme qui, dans bien des cas, ont été des fausses notes. Jusque-là, aucune femme diplomate ou Moudjahida n’avait réussi à briser la barrière. Les femmes diplomates de cette époque ne pouvaient même pas prétendre à s’inscrire dans le mouvement dans le cadre du déroulement normal de la carrière.
Voilà la situation à la veille de la prise de fonction de feu Benyahia. Il a hérité de ce contexte lorsqu’il a pris en main les destinées de la relation extérieure. Feu Benyahia a su encadrer les diplomates et les mettre à l’abri du besoin. Tous les diplomates, vieille garde ou jeune génération lui seront éternellement reconnaissants. Il a été ravi aux siens et à la Patrie dans l’exercice de ses hautes fonctions, (que Dieu l’accueille en Son Vaste Paradis).

L’Iran accuse
Originaire de Jijel, Mohammed Seddik Benyahia, est né le 30 janvier 1932. Il participa activement à la lutte de Libération nationale. Il fut notamment secrétaire général du Gouvernement Provisoire de la République algérienne. Il participa à tous les processus menant à l’Indépendance, puisqu’il fut membre de la délégation algérienne aux discussions de Melun, membre actif dans les négociations ayant abouti à la conclusion des accords d’Evian. Il présidera la réunion du Conseil National de la Révolution algérienne à Tripoli en 1962. Après l’indépendance, il entama sa carrière diplomatique en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire dans deux prestigieux postes, Moscou et Londres, puis comme ministre de l’Information, de l’Enseignement supérieur, des Finances et enfin des Affaires étrangères.
Le 3 mai 1982, l’Algérie souveraine venait de prendre connaissance de l’indélébile et tragique information de la mort de Mohamed Seddik Benyahia et de la délégation algérienne qui l’accompagnait. Plusieurs navettes entre Baghdad et Téhéran ont été effectuées pour convaincre les dirigeants des deux pays d’éviter un conflit meurtrier aux deux peuples. Alors qu’il accomplissait cette mission de bons offices, il venait de quitter Baghdad en direction de Téhéran.
Au moment où il amorçait sa pénétration en territoire iranien, l’avion ministériel fut abattu par un missile irakien qui ne laissait aucune chance de survie aux occupants. C’est l’Iran qui fut accusé en premier lieu, probablement sur la base de la présence des débris de l’appareil sur son territoire. Ensuite, sur la base des éléments de l’enquête conjointe menée par l’Iran et l’Algérie, les investigations ont fourni leurs données:
-1) il s’est avéré qu’il s’agissait d’un missile irakien que les soviétiques ont identifié grâce au numéro inscrit sur un débris récupéré sur les lieux et ont confirmé l’avoir vendu à l’Irak.
-2) depuis cet incident, les Irakiens ont observé un mutisme et black-out étonnants.
-3) le ministre des Transports algérien de l’époque s’est rendu à Baghdad, muni du dossier volumineux contenant tous les éléments dans leur moindre détail sur cet incident.
-4) à l’issue de l’exposé par le ministre algérien et en présence du seul ministre irakien présent à cette audience, le Président Saddam ne fera aucun commentaire sur le sujet et brillera par son silence, sinon de se lever et prendre congé de son hôte sans ouvrir la bouche en serrant la main au ministre algérien.
-5) sur les instructions du président de la République de l’époque, le ninistre algérien aurait insisté auprès du Président irakien, sur le silence à tenir sur cette affaire et qu’en aucun cas cette affaire ne doit être rendue publique sous quelque raison que ce soit, en précisant qu’en Algérie, le nombre de personnes qui connaissent les tenants et aboutissants est restreint et émis le voeu de la réciprocité dans ce dossier. Voilà ce que tout commun des mortels sait actuellement sur cette affaire gravissime.

L’abnégation et le silence
Enfin, j’ai eu l’honneur d’approcher feu Benyahia, alors ministre de l’Enseignement supérieur. J’ai accompagné le ministre burkinabé de l’Education nationale, M. Ali Lakouandé, au siège du ministère de l’Enseignement supérieur qui se trouvait en lieu et place de la Maison de la presse actuelle. Le ministre burkinabé a connu le défunt à l’UGEMA. Les deux ministres ont échangé un regard complice.
Puis, feu Benyahia s’est penché vers moi et m’a chuchoté à l’oreille en me demandant de me présenter. J’ai tout de suite répliqué que j’étais Moudjahid et fils de Moudjahid, diplomate de carrière. J’ai fait le geste de me lever pour quitter les lieux, mais de sa main gauche, il m’obligea à m’asseoir. Le fait d’être Moudjahid lui a suffi.
Dès son arrivée à la tête du département ministériel, il s’efforça par des textes juridiques à mettre à l’abri du besoin le diplomate de carrière en poste à l’étranger, (santé, logement etc..), lui éviter toute tentation susceptible d’entraver le cours de sa carrière.
En tout cas, ma génération n’a jamais cessé de le remercier, comme dit le proverbe «ceux qui savent se souviennent et ceux qui ne savent pas, apprennent».

* Ancien diplomate

Ahmed Lagraa

lexpression.dz

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