Le patrimoine culturel immatériel (PCI) et ses enjeux (4e partie)

4. Enjeux du patrimoine culturel immatériel PCI 

Comme nous l’avons souligné ci-dessus, la convention pour la sauvegarde de 2003 met en avant les acteurs porteurs des expressions culturelles et insiste sur la dimension identitaire que cela leur procure. La participation active des acteurs sociaux, qui n’étaient dans les anciennes conventions que des informateurs d’experts professionnels auxquels les pouvoirs publics ont délégué la responsabilité du patrimoine matériel, étaient bien perçus par les dépositaires de ce patrimoine. Ces derniers sont appelés à être  actif dans la sauvegarde. Les communautés et les groupes sont invités à jouer un rôle prépondérant dans la diversité patrimoniale et cela n’est pas sans crainte des Etats. Ces derniers ont longtemps débattu ce point de cogestion du patrimoine culturel immatériel pour trouver un consensus car comme l’écrit (F. Maguet    2011) : « Le texte qui définit les modalités de cette cogestion doit pouvoir s’appliquer à n’importe lequel des Etats signataires, or, les tendances générales de la société englobante d’un Etat considéré produisent des rapports très contrastés aux différences visibles, et donc aux expressions communautaires ». Les Etats n’ont pas la même conception de la notion de « communauté ». Elle est, selon Emmanuel Todd, liée à la nature même politique des états, qu’on ait à faire aux sociétés autoritaires ou libérales d’une part ou aux sociétés universalistes ou différentialistes d’autre part. Pour F. Maguet, la convention de 2003 était conçue de telle sorte à limiter les effets de l’assimilation dans les pays de nature universalistes (France, Italie, pays islamistes…) et les effets de ségrégation dans des pays dit différentialistes (comme les pays anglo-saxons, l’Allemagne…) propices à la formation des ghettos (F. Maguet, 2011). La « reconnaissance d’une reconnaissance » accordée par l’Unesco aux communautés est une manière de reconnaitre des groupes humains ne possédant ni statut politique ni puissance économique. En valorisant d’abord leur patrimoine, les communautés se trouvent valorisées. La convention de 2003 se présente pour eux comme un outil de sauvegarde des communautés, c’est-à-dire qu’elle permet d’affirmer une appartenance et une identité. Ainsi, les minorités culturelles peuvent utiliser le processus de patrimonialisation comme outil de revendication et remettre en question la légitimité des Etats (C. Bortoloto, 2011). La production du patrimoine est conçue à la fois comme production de connaissances et expression d’un pouvoir. Le choix de transmission de certains éléments au détriment d’autres par les communautés et groupes peut s’expliquer par le désir d’affirmer leur représentation sociale et politique. La reconnaissance de la valeur patrimoniale d’un élément de la part d’une communauté ou d’un groupe laisse penser que celle-ci a le droit d’être reconnue en tant que telle. C’est pourquoi quelques Etats ont montré leur réticence quant à l’usage du terme de communauté dans la convention, notamment dans l’article 15 qui fait référence à la participation de la communauté dans le processus de sauvegarde. Pour ne pas légitimer une quelconque revendication de la part des communautés de minorités culturelles, les Etats ont longuement débattu cette question et un consensus fut adopté. Ainsi, la convention insiste d’une part pour que les Etats aient une participation active dans le processus de sauvegarde et leur confère d’autre part la responsabilité de définir leur politique de sauvegarde nationale (F. Maguet, 2011). L’attribution de la valeur patrimoniale revient aux praticiens, aux dépositaires de ce patrimoine, quant au statut patrimonial il est du ressort des institutions gouvernementales. . D’un côté, la convention pour la sauvegarde de 2003 accorde  aux communautés minoritaires la gestion de leur patrimoine. En d’autres termes, elle permet la reconnaissance des groupes humains ne possédant ni statut politique ni puissance économique. De l’autre côté la responsabilité de la politique de sauvegarde est du ressort des Etats. Ce qui veut dire que dans les pays à régime autoritaire les minorités qui ne sont pas reconnues et qui revendiquent une reconnaissance à travers le processus de patrimonialisation ne connaitra pas une issue favorable puisque la décision finale revient aux états.

Conclusion

Tout comme l’archéologie, la genèse du patrimoine culturel s’est faite dans un processus lent et long. Depuis les reliques jusqu’à la consécration de l’immatériel, en 2003, la notion de patrimoine a beaucoup évolué. Elle s’est élargie à d’autres espaces culturels, qui sont autant des processus continus reliant le passé, le présent et le futur. On est passé de la vision sacrée (reliques) à une vision désacralisée de l’objet. Par ailleurs, le patrimoine s’est élargi de la vision unique du monument aux biens communs. Malgré l’extension du matériel à l’immatériel, le consensus sur la dénomination et l’usage de la notion de patrimoine continuent de susciter des controverses. L’Angleterre par exemple a opté pour le  terme « Héritage » alors que la France a choisi plutôt le terme « Patrimoine ». Il est de même pour les termes « Intangible » et  «  Immatériel » : intangible pour les  anglo-saxons et immatériel pour les autres. La convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel précise que ces pratiques culturelles ne sont admises comme PCI que si elles sont « transmises de génération en génération » et « recréées en permanence ». Le terme « protection » tend plutôt à fixer le patrimoine et ne peut être utilisé pour les expressions culturelles immatérielles qui, elles, sont constamment recrées. Ainsi, le choix du terme de « sauvegarde » au détriment de « protection » utilisé auparavant pour la protection du patrimoine culturel matériel et naturel est motivé par le caractère dynamique du patrimoine.

Ce legs patrimonial, qui est à la fois traditionnel et vivant et dont l’esprit humain est le principal dépositaire, est donc constamment recréé et transmis oralement dans la plupart des cas. Sa sauvegarde qui obéit à un processus impliquant les groupes, les communautés et les institutions de l’Etat, a pour objectif de le faire vivre et assurer sa transmission aux générations futures.

 

Bibliographie

 

BELLIL Rachid, 2006, Textes Zénètes du Gourara, Alger, CNRPH.

BORTOLOTO Chiara (Dir.), 2011, Le patrimoine culturel immatériel, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme.

CHOAY Françoise, 1992, L’allégorie du patrimoine, Paris, Le Seuil.

CLANET Claude, 1990, L’interculturel, Paris, Presses Universitaires du Mirail.

Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine immatériel : www.unesco.org/culture/ich/fr/convention .

Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel :

DEMORGAN Jacques, 1999, « Multiculturel ou interculturel ?, in Pratiques de formation/Analyses, N° 37-38 Fevrier1999, Paris, Formation Permanente/ Université Paris 8.

GUERROUDJ Tewfik, 2000, « La question du patrimoine urbain et architectural en Algérie », in Pour finir avec le patrimoine, Revue Insaniyat, N° 12, Sep-Déc., Vol. IV, 3, Oran, CRASC.

https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrimoine-art-et-culture/  .

JADE Mariannick, 2006, Patrimoine immatériel : Perspectives d’interprétation du concept de patrimoine, Paris, L’Harmattan.

LENIAUD J. Michel, Patrimoines, Encyclopédie Universalis :

https://www.universalis.fr/encyclopedie/patrimoine-art-et-culture/

MAMMERI Mouloud, 1982, « L’Ahellil du Gourara », in Littérature orale, Actes de la table ronde, juin 1979, Alger, OPU, p. 107-113.

Source : https://algeriecultures.com/contributions/le-patrimoine-culturel-immateriel-pci-et-ses-enjeux-4e-partie/

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