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La transformation numérique : la pierre angulaire d’une économie résiliente

by Toufan
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Par le Pr Baddari Kamel(*)
Le monde d’aujourd’hui se trouve dans un moment de déchaînement des nouvelles transformations numériques qui évoluent, dans certains domaines, à un rythme tel que notre culture n’arrive pas à suivre. On attribue à l’historien allemand Leopold von Ranke que la compréhension de l’histoire consiste dans l’établissement de ce qui fut. Ainsi, Oswald Spengler, dans son livre L’homme et la technologie, publié en 1931, a défini la technologie comme une lutte et non pas un outil. Elle enseigne à obtenir le meilleur résultat avec le moins d’effort. Plus tôt que d’autres, ce même philosophe, en 1920, avait proclamé le déclin de la civilisation industrielle, mais sans indiquer les contours et le contenu de la nouvelle qui viendra la remplacer. Dans les années 40, l’économiste australien Colin Grant Clark parlait déjà clairement de l’avènement d’une société de l’information et des services, une société avec une nouvelle économie et technologie. Dans les années 50, l’économiste américain Fritz Machlup a avancé la thèse du début de l’économie de l’information et de la transformation de l’information en marchandise.

A la fin des années 60, le leader du post-industrialisme l’Américain Daniel Bell a déjà prédit la transformation de la société industrielle en une société de l’information. En termes simples, la société de l’information est une telle société, dont la plupart sont engagées dans les processus associés à la production, au traitement, au stockage et à la vente d’informations et de connaissances.
Voilà donc, la révolution de l’information naît de l’innovation technologique, mais ne s’y limite pas. En effet, sa composante technologique est la révolution numérique. Dans une perspective historique, l’innovation numérique se répand dans le monde depuis les années 1960. La première étape du développement de l’innovation numérique a été réduite à l’automatisation des technologies et des métiers existants. La deuxième étape a eu lieu au milieu des années 90 et se caractérisait par la pénétration mondiale d’internet et des communications mobiles dans la vie de la société. Aujourd’hui, la transformation numérique, à l’image de la révolution industrielle du XIXe siècle, bouleverse radicalement notre société et devient une source de croissance. Elle fait désormais partie intégrante de notre quotidien et est surtout amenée à se développer et à s’intensifier dans les prochaines années. Entreprises, employés, clients, collectivités ou citoyens, personne ne peut y échapper. Ce n’est pas une alternative au capitalisme ou au socialisme, tout comme il n’y avait pas d’alternative dans la société industrielle, au sein de laquelle divers systèmes socio-économiques existaient et continuent de coexister.

Numérisation, transformation numérique et société de l’information : de quoi parle-t-on ?
La numérisation et la transformation numérique sont toujours utilisées comme synonymes, cependant, il existe une différence significative entre les deux concepts. La numérisation convertit les données analogiques au format numérique. Nous avions l’habitude d’écouter des disques et de regarder des films sur cassettes, mais maintenant la diffusion en continu d’un flux des uns et de zéros nous donne un son et une vidéo de haute qualité. En ce sens, la numérisation est l’amélioration des processus existants par la mise en œuvre des technologies de l’information, l’optimisation et la réingénierie, ainsi que l’analyse des données pour la prise de décision.
Quand on parle de transformation numérique, on comprend qu’il s’agit de changements fondamentaux dans le comportement d’un citoyen, d’une organisation et d’un gouvernement sous l’influence des technologies numériques. Il s’agit d’un changement de paradigme. De ce fait, la transformation numérique est une réorganisation profonde des processus métiers avec la généralisation de l’utilisation des outils numériques pour leur exécution, ce qui conduit à une amélioration significative (plusieurs fois) de leurs caractéristiques (réduction du temps d’exécution, disparition de groupes entiers de sous-processus, réduction des ressources dépensées à l’exécution du processus) et/ou l’émergence de qualités et de propriétés fondamentalement nouvelles.
Au demeurant, la transformation numérique sert de base pour la transition vers l’économie numérique et la formation de la société de l’information. L’économie numérique, selon une définition de la Banque mondiale, est un ensemble d’activités économiques, sociales et culturelles fournies par les technologies de l’information et de la communication (TIC). Une société de l’information doit être comprise comme une étape de développement social à laquelle l’utilisation des TIC a un impact significatif sur les sphères fondamentales de la vie humaine et ses institutions socio-économiques, à savoir les secteurs économique, éducatif, de la santé, des transports, culturel, des services, et de l’administration publique. Le développement de la société de l’information est étroitement lié à la construction d’une économie numérique et à la robotisation générale.

L’Algérie dans le contexte de la transformation numérique ?
En Algérie, le terrain n’est pas vierge. Certains secteurs ont engagé des actions numériques, surtout pour l’amélioration de la qualité de la vie citoyenne par le développement et l’utilisation des TIC.
À l’heure actuelle, l’accès à internet est organisé dans un maximum de localités de la République, des lignes de communication à fibre optique qui dépassent les 160 000 km ont été construites, le citoyen dispose d’une carte nationale d’identité biométrique, d’un permis de conduire biométrique, d’un passeport biométrique, sans oublier les services offerts par la carte monétique Edahabia, et la numérisation de certains services publics (état civil, casier judiciaire, carte Chifa, etc.). Le plan d’action du gouvernement, approuvé lors de la réunion extraordinaire du Conseil des ministres, le 30 août 2021, a révélé dans l’annexe réservée aux données et indicateurs, établis à la fin du premier trimestre 2021, que le taux de pénétration d’internet fixe en Algérie s’élevait à 39%, le taux de connexion à internet mobile équivalait à 90% de la population, et que le nombre d’utilisateurs de mobile a atteint 46 046 797 millions, soit 105% de la population totale. Sans revenir sur l’ensemble des initiatives, un projet pour une initiative de transition numérique a été présenté au Conseil des ministres le 22 mars 2020.
Il intègre la numérisation de l’administration centrale, des documents et des formulaires administratifs, la généralisation des bases de données sur la base du numéro d’identification national (NIN), la collecte des données économiques, la création d’un tableau de bord pour le suivi des projets gouvernementaux et la prise de décisions, la mise au point d’une plateforme de services numériques pour la population… Néanmoins, on retire de ces dix dernières années l’impression d’une tâche inaccomplie face aux tendances mondiales de la transformation numérique.
L’une des principales difficultés de l’Algérie sur la voie de la transformation numérique est liée à la formation du personnel. Aujourd’hui, nous avons besoin de spécialistes capables non seulement d’utiliser des systèmes et des outils numériques, mais également de développer les outils appropriés. En ce sens, il est important de construire des référentiels pour former des personnes qualifiées, dynamiques et créatives avec la perspective de recevoir un apprentissage tout au long de la vie.
Le deuxième problème concerne les plates-formes numériques, l’équipement et les logiciels, ainsi que la sécurité des informations. Un autre problème, plus scientifique, est lié aux nouvelles méthodes d’extraction des connaissances à partir des données. Extraire des connaissances à partir d’une quantité non structurée de données, par exemple de la parole, du texte, est la tâche des nouvelles mathématiques, surnommées l’intelligence artificielle. En science, c’est peut-être l’une des tâches les plus prioritaires de l’informatique et des mathématiques, dont la solution est nécessaire aux fins de la transformation numérique. Un programme spécial basé sur des techniques d’intelligence artificielle déterminera les domaines prometteurs pour résoudre les problèmes socio-économiques du pays, sur lesquels les scientifiques algériens devraient s’appuyer.
Ensuite, les facteurs qui peuvent expliquer le retard de l’Algérie dans l’économie numérique sont l’environnement peu propice aux affaires, le transfert des innovations vers la production, le cadre réglementaire inadapté et le faible niveau d’utilisation des technologies numériques en entreprise.
Dans un tel contexte, la part de l’économie numérique dans le PIB total de l’Algérie n’est pas connue, mais elle serait inferieure à 4%, d’après l’expert Djaoued Allal, vice-président du Forum des chefs d’entreprise (FCE) chargé du développement du numérique et directeur général de ADEX Technology, soit près de deux à trois fois moins que la moyenne générale de la part du numérique au PIB par pays au niveau mondial. Selon les estimations du McKinsey Global Institute, la Chine connaîtra une augmentation jusqu’à 22% de son PIB grâce aux technologies numériques d’ici 2025.
Aux États-Unis, la technologie numérique devrait augmenter sa valeur d’ici 2025 de l’ordre de 1,6 à 2,2 billions de dollars. Parmi les pays européens, l’Allemagne qui se distingue par environ 10% de sa population employée dans des industries de haute technologie. En Russie, l’économie numérique peut atteindre 8 à 10% du PIB du pays d’ici 2025. Dans le même temps, la Grande-Bretagne a atteint la plus grande part de l’économie numérique dans le PIB (environ 18%), c’est elle qui est souvent qualifiée de leader.

Et demain ?
L’Algérie a l’intention de procéder à une transformation numérique de l’économie et de la sphère sociale du pays. Pour ce faire, voire assumer une ambition forte de leadership à la faveur de la transformation numérique, il est nécessaire de construire un plan stratégique de développement (PSD) global et cohérent et de déterminer les moyens à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs fixés. Sans entrer dans une énumération exhaustive, le PSD reposera sur un ensemble de concepts de base, dont l’État plateforme algérien, le Big Data, le traitement de grandes quantités de données, l’internet des objets, l’internet industriel, les réseaux de communication d’une nouvelle génération, la société de la connaissance, la société de l’information, la souveraineté numérique nationale, la sécurité des systèmes d’information, le blockchain, la bibliothèque électronique nationale, l’économie numérique, l’écosystème de l’économie numérique, la Business intelligence (BI), le cloud computing, le fog computing, le machine learning… Le PSD peut se réaliser via six axes de développement : 1- Améliorer le système éducatif qui devrait doter l’économie numérique d’un personnel compétent ; 2- Former un nouvel environnement réglementaire offrant un cadre juridique dynamique et accueillant à l’émergence et au développement des innovations numériques, ainsi qu’à la mise en œuvre d’activités économiques liées à leur utilisation ; 3- Amorcer et faire croître les start-up numériques par un financement adapté ; 4- Développer les réseaux de communication, un système de centres de traitement de données, et des plates-formes numériques pour travailler avec les données afin de répondre aux besoins des citoyens, des entreprises et du gouvernement ; 5- Parvenir à assurer la sécurité et la confiance du numérique, ce qui implique l’utilisation de crypto-algorithmes et d’outils de cryptage algériens dans l’interaction des organes gouvernementaux entre eux, ainsi qu’avec les citoyens et les organisations ; 6- Introduire des technologies numériques et des solutions algériennes de plate-forme dans les domaines de l’administration publique et de la fourniture de services publics. Ainsi, les secteurs marqués par leurs missions d’intérêt public, notamment la santé, l’éducation, l’enseignement supérieur, le transport, l’énergie, l’industrie, le commerce, les finances, l’habitat, les administrations publiques, l’agriculture, la culture et l’environnement devront opérer une transformation numérique et introduire des technologies d’intelligence artificielle et d’analyse des mégadonnées au cours des cinq prochaines années. Le PSD devra inclure la substitution des importations et la garantie de la souveraineté numérique nationale.
Dans ce contexte, la transition de l’Algérie vers l’économie numérique contribuera à une certaine intellectualisation de la population.
Le public maîtrisera progressivement les communications mobiles, l’internet, certaines nouvelles technologies même au niveau des ménages, et ainsi de nouvelles compétences seront ajoutées. Investir dans la transformation numérique, c’est agir à court terme pour développer une nouvelle étape de l’économie nationale — l’économie numérique et la formation de son écosystème. C’est poser les fondements d’une organisation résiliente capable de faire face aux incertitudes.

Conclusion
La transformation numérique algérienne est un processus dans lequel les mécanismes technologiques, économiques, sociaux, culturels et politiques ne sont pas seulement liés, mais littéralement fusionnés. Cette transformation nécessite ainsi la création d’une stratégie numérique de l’État, des conditions nécessaires et suffisantes de nature institutionnelle et infrastructurelle, d’une souveraineté numérique nationale, d’une interaction efficace entre les entreprises, la communauté scientifique et éducative, l’État et les citoyens, et de repenser l’organisation du travail. En revanche, soulignons que le retard dans le processus de transformation numérique, à partir d’un certain moment, peut devenir historiquement irréversible et non compensé.
B. K.

(*) Professeur des universités. Expert de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Expert en conduite de changement. Université de M’sila.

LSA   05.09.2021

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