Le texte de Xavier Driencourt : un pur condensé du complexe du colonisateur et de panique réactionnaire

Par Yazid Ben Hounet(*)
Je n’ai pas réagi au texte tout pourri de Xavier Driencourt. J’étais alors pris par d’autres choses plus importantes. De toute façon, la presse algérienne l’a amplement et bien fait. Au final, comme l’écrit si bien Ahmed Bensaada, avec des diplomates comme lui, la France n’a pas besoin de l’Algérie pour s’effondrer !(1)
Un ami à Alger et une étudiante d’origine algérienne inscrite en France (et suivant mon séminaire) m’ont demandé récemment mon avis à ce sujet. J’ai donc pensé opportun de le coucher par écrit et en faire profiter le lectorat algérien. Il y a là matière à pédagogie.
Le texte de Xavier Driencourt traduit en effet, et comme je l’expliquerai par la suite, tous les travers du regard néocolonial sur l’Algérie que je n’ai cessé de dénoncer et de déconstruire dans mes textes parus ces quatre dernières années en Algérie – et bien sûr refusés en France.
Voici ce que j’écrivais déjà à propos de Xavier Driencourt, dans le Soir d’Algérie, le 29 mars 2022 :
«À l’approche de l’élection présidentielle, la macronie et le parti médiatique français thésaurisent donc sur les gestes mémoriaux décidés unilatéralement par Emmanuel Macron. Les Algériens et l’opinion publique sont comme sommés d’acquiescer et de témoigner reconnaissance devant ces gestes de mansuétude du ‘’monarque présidentiel’’ aux accents ‘’jupitériens’’. Emmanuel Macron décide du tempo et les Algériens sont intimés de le suivre… comme au bon vieux temps des colonies. Même Xavier Driencourt, ancien ambassadeur en Algérie, y est allé de sa contribution, avec son ouvrage L’énigme algérienne, qu’il conviendrait de rebaptiser L’évidence française. Il est paru aux éditions de l’Observatoire (créées en décembre 2016), antre de la sphère politico-médiatique française, la maison d’édition du bloc bourgeois par excellence ! Plus qu’une ouverture vers l’Algérie, cet ouvrage relaie la propagande et les thèses macronistes, s’agissant de l’Algérie, à quelques semaines de l’élection présidentielle. On n’est donc pas surpris de voir que l’auteur ne mentionne aucune recherche en arabe ou en tamazight – qui sont quand même les langues officielles en Algérie –, ni même aucun texte de chercheur algérien francophone (il n’en manque pas !), préférant la compagnie d’entrepreneurs ou d’écrivains francophones islamophobes (comme Boualem Sansal) et/ou publiant dans le magazine Le Point (comme Kamel Daoud et Adlène Meddi). Ce dernier magazine, outre d’être un peu obsédé par l’islam, est également une référence du bloc bourgeois français. Même Adlène Meddi y a donné du sien, en nous expliquant pourquoi «vu d’Alger», «le pouvoir ‘’votera’’ Macron» (Le Point, 18/02/2022). Le Point nous avait fait le même coup en 2017 (16/02/2017). Vue de Paris, l’Algérie semble donc bien un terrain conquis. Il semblerait, en effet, qu’une certaine France ait encore du mal à considérer l’Algérie autrement que française… ou du moins sous influence française.»(2)
J’ai été assez attristé de voir que certains médias algériens (ou de la diaspora algérienne) avaient participé de la promotion de cet ouvrage qui, de mon point de vue, ne méritait en rien toute cette publicité. Sa tribune, parue dans le Figaro, révèle encore davantage le personnage, son mépris de l’Algérie et des Algériens, et la panique réactionnaire qui l’habite.
Le texte commence en effet par deux belles mystifications. La première, qui informe du tropisme néocolonial de l’auteur, consiste à parler à la place des Algériens, pour le soi-disant bien de l’Algérie. « Mon amitié pour l’Algérie comme mon respect pour le peuple algérien m’obligent à…» Xavier Driencourt se sent ici investi d’une mission (par qui ?)… celle d’éclairer à la fois les Algériens et les Français sur la réalité politique algérienne. S’ensuit la thèse défendue par l’auteur : l’effondrement de l’Algérie et potentiellement celui de la France – rien de moins ! Puis la seconde mystification – «tous les observateurs objectifs» – formule digne du sketch de Coluche (Le journaliste), faisant penser aux fameux «milieux autorisés à penser». Nous ne savons bien sûr pas qui sont ces «observateurs objectifs» mais cela indique d’emblée l’incurie de la pensée de Xavier Driencourt. Quiconque a un peu de culture générale ou un peu de connaissances en sciences sociales sait très bien qu’il n’existe pas d’observateur objectif mais des observateurs avec des points de vue situés.
Une des démarches méthodologiques en sciences sociales consiste d’ailleurs à rendre compte et à objectiver le positionnement, notamment culturel et social, du chercheur vis-à-vis de son objet d’étude afin de fournir des descriptions et analyses les plus honnêtes possibles. On appelle cela la réflexivité. L’immense Pierre Bourdieu, qui a commencé ses recherches et sa carrière en Algérie, en fut l’un des principaux promoteurs.
À défaut d’observateurs objectifs, Xavier Driencourt aurait pu s’appuyer, pour être un peu plus crédible, sur des indicateurs et des rapports relativement «neutres» produits par le Pnud (Indices de développement humains), la Banque mondiale ou même les services du ministère de l’Economie français (indicateurs et conjoncture). Il aurait sans doute été rassuré. Le reste du texte de Xavier Driencourt n’est donc que jugements de valeur, quitte pour ce faire, à amalgamer et falsifier les faits comme le rappelle si bien El Watan, quotidien instrumentalisé dans la diatribe de l’ancien ambassadeur(3). La tribune se concentre in fine en une formule complètement hallucinante et hallucinée qui discrédite définitivement Xavier Driencourt et la rédaction du Figaro : «45 millions d’Algériens n’ont qu’une obsession, partir et fuir. Partir où, si ce n’est en France où chaque Algérien a de la famille.»
Cette formule n’énonce rien de crédible si ce n’est la panique réactionnaire de son auteur, mais aussi de la rédaction du Figaro : la peur totalement irrationnelle de la submersion migratoire. Là encore surgit le complexe du colonisateur qui entend sonder les obsessions de 45 millions d’Algériens – en somme de toute l’Algérie ! Même aux heures les plus sombres – durant la décennie noire –, le début d’un tel présage ne s’est jamais réalisé. Peu, au final, ont fui le pays. «Seulement» 200 000 Algériens ont émigré, majoritairement vers l’Europe, entre 1991 et 2001 (Kateb, 2007 : 558)(4). Et beaucoup d’entre eux sont rentrés en Algérie une fois la paix retrouvée. On voit donc bien l’inanité de cette formule choc mise en exergue dans la tribune publiée par le Figaro. Le vide de la pensée…
Au final, cette tribune n’est qu’un pur condensé du complexe du colonisateur et de panique réactionnaire. Qu’elle soit publiée par un ancien ambassadeur, auparavant en poste en Algérie, dans le deuxième quotidien français, suggère l’ampleur des obstacles à franchir en France, notamment dans les hautes sphères, pour dépasser l’impensé colonial et ses effets mortifères sur le présent, et in fine pour apaiser les relations entre la France et l’Algérie.
Y. B. H. 

(*) CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris
1) Blog d’Ahmed Bensaada, en date du 11 janvier 2023 : https ://www. ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=624:2023-01-12-04-44-47&ctid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119
2) https://www.lesoirdalgerie.com/ contribution/l-election-presidentielle-francaise-et-l-algerie-l-opinion-otage-de-la-propagande-macroniste-78220
3) Mohamed Tahar Messaoudi, «Xavier Driencourt : l’ancien diplomate recrache son fiel sur l’Algérie», El Watan, 9 janvier 2023.
4) Kamel Kateb, 2007, «Violences politiques et migrations en Algérie», AIDELF, Les migrations internationales. Observation, analyse et perspectives. Colloque international de Budapest (Hongrie, 20-24 septembre 2004 ; Association internationale des démographes de langue française), pp. 557-571.

2 Comments
  1. Hope Jzr says

    merci professeur

  2. Mohamed Redha Chettibi says

    Merci M. Ben Hounet

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